5 réflexions sur la transformation numérique (1/2)

Pour bien commencer cet article, il aurait probablement fallu définir le « numérique », passer un peu de temps sur sa passionnante histoire et expliquer également le concept de « transformation numérique ».

Autorisons-nous à couper dans les virages, en partant du principe que tous nos lecteurs et lectrices auront pu constater par eux/elles-mêmes à quel point la présence du numérique dans nos vies a cru ces dernières années/décennies, et à quel point cette tendance ne semble pas faiblir.

Fort de ce constat, je vous propose ici 5 morceaux de réflexions sur cette transformation numérique et ses impacts sur notre monde et nos vies.

Parce que je sais que le numérique a aussi considérablement réduit l’attention span des êtres humains 🙂 , je vous les livre en plusieurs articles.

Voici les 2 premières réflexions : sur l’accès à la connaissance, l’apprentissage et les relations sociales.


#1. Le numérique transforme notre accès à la connaissance et notre apprentissage.

Vous souvenez-vous de ça ?

La version papier de l’Encyclopædia Universalis

Ou encore de ça ?

Ces choses évoquent probablement un temps que les moins de 20 ans ne peuvent pas connaître. 🙂

Le numérique a radicalement changé la façon d’accéder au savoir et à la connaissance : presque tout semble désormais accessible en quelques clics, quasiment tout le temps et partout. Wikipédia offre un socle de connaissance « de base » extrêmement bien fourni. Pour tout le reste, il suffit de « googler/gougueuliser » (on en a même fait des mots à part entière…) ou de « qwanter » (j’avoue : personne ne dit ça pour le moment mais j’ai bon espoir de lancer le mouvement ! 🙂 ).

Un corollaire important de ce constat est que le numérique a également radicalement changé les enjeux autour de l’apprentissage.

A cet égard, j’étais frappé il y a quelques temps lors d’un échange avec un professeur de langue étrangère au collège, à qui je demandais s’il avait vu des évolutions de son métier permises par le numérique. Pour résumer, sur l’exemple des langues étrangères :

  • les élèves semblent aujourd’hui un meilleur accent et un meilleur vocabulaire. C’est normal : ils ont accès bien plus facilement à de bien meilleurs contenus que leurs prédécesseurs d’il y a 20 ou 30 ans. En 2019, on travaille la compréhension orale d’une langue étrangère grâce à des séries sur Netflix, à des vidéos sur YouTube et plus largement à des contenus vidéos et audios de vrais médias nationaux. A mon époque (antédiluvienne), on travaillait la compréhension orale avec des cassettes audio grésillantes et peu intéressantes… ;
  • en revanche, les élèves semblent aujourd’hui en plus grandes difficultés quand il s’agit d’apprendre, et notamment d’apprendre « par cœur ». Loin de moi l’idée de lancer un débat sur le « par cœur », sa pertinence et son futur souhaitable ou probable, mais il reste que l’apprentissage d’une langue passe très souvent par l’apprentissage d’un certain nombre de choses « par cœur », comme les conjugaisons, les verbes irréguliers, les prépositions, les déclinaisons, les genres des mots et autres joyeusetés. Cela vaut aussi, au passage, pour des choses aussi fondamentales que l’orthographe français ou les tables de multiplication. En effet, aujourd’hui « tout » peut être stocké dans un appareil électronique toujours à portée de main, ou éventuellement « trouvé » assez rapidement en quelques clics pourvu qu’on ait un peu de 3/4G : pourquoi s’embêter à apprendre par cœur ? D’ailleurs, combien de numéros de téléphone connaissez-vous encore par cœur ? 🙂

Pour continuer à exploiter l’exemple des langues, j’aurais très envie de vous demander : quelles langues étrangères conseilleriez-vous aux nouvelles générations d’apprendre ? Pour ma part, pour être un peu provocateur et susciter le débat, je proposerais bien : 1/ l’indétrônable anglais ; 2/ le Python 🙂 . J’en ferai peut-être un article dédié un jour…

Ces problématiques d’accès à la connaissance et d’apprentissage vont être de plus en plus centrales dans les années à venir, tant dans la vie personnelle des gens que dans leur vie professionnelle. Pour les organisations, outre la connaissance, la capacité à apprendre et à se transformer en conséquence deviendra – et est même déjà – un vrai facteur de différenciation, voire de survie. Pour tout cela, des sujets très « numériques » comme la donnée, le big data et l’intelligence artificielle seront parfaitement incontournables.

Au-delà de l’accès à la connaissance et de l’apprentissage, une vraie question va se poser avec de plus en plus d’acuité : celle de la qualité de l’information et de l’esprit critique de l’être humain vis-à-vis des informations auxquelles il est exposé.

A l’ère des chaînes d’information en continue, de l’information qui doit tenir en 140 caractères, de l’attention span humain désormais inférieur à celui des poissons rouges, des fake news et de la désinformation, un enjeu majeur se présente à nos systèmes éducatifs : former l’esprit critique des générations futures.

#2. Le numérique transforme les relations sociales.

Un angle d’approche simple de ce sujet est évidemment celui des réseaux sociaux. Si je devais capter l’attention d’un groupe à qui je ferais un exposé sur le sujet, je succomberais sans doute à la tentation d’un sondage facile : « qui parmi vous a au moins un compte Facebook, Twitter, Instagram ou LinkedIn ?« .

Lorsque j’intervenais dans les écoles d’ingénierie ou les instituts d’études politiques il y a quelques années, il y avait encore quelques irréductibles. Aujourd’hui quasiment plus.

Les réseaux sociaux amènent tout un tas de réflexions passionnantes. En tout état de cause, ils permettent beaucoup de choses :

  • conserver et entretenir des relations sociales existantes ;
  • transmettre et recevoir de l’information ;
  • donner une caisse de résonance à ce que l’on fait et ce que l’on pense ;
  • accéder à des nouvelles relations sociales, que l’on aurait peut-être eu du mal à créer dans le seul « monde physique ».

Ces apports sont réels et probablement très bénéfiques pour beaucoup de gens. Je tiens néanmoins à tenter une petite analyse des aspects moins « sympathiques » de ces environnements – parce que je l’avoue : je suis parfois un peu cynique comme garçon 🙂 .

Que ce soit dit néanmoins : je ne suis pas porteur d’un message fondamentalement « anti-réseaux sociaux ». Il me semble seulement que leur omniprésence dans nos vies témoigne probablement du fait que leurs apports sont bien visibles et assez évidents… et qu’il peut être intéressant de s’attarder un peu sur les côtés moins positifs.

Je commencerai par passer très rapidement sur les aspects liés :

  • à la colossale économie des données à caractère personnel qui s’est créée autour des réseaux sociaux (j’aurai l’occasion d’y revenir dans un article ultérieur) ;
  • et aux enjeux dits « d’enfermement algorithmique« . Pour résumer : quand Amazon vous recommande des livres sur la base de ce que vous avez déjà lu ou regardé, c’est probablement très pertinent au regard de ce que vous savez que vous aimez déjà… mais ça ne vous aide probablement pas à sortir complètement de « votre monde ». Ce phénomène est également vrai quand sur votre « mur » ou votre « timeline » n’apparaissent que des sujets qui vous sont familiers.

Ces aspects sont indéniablement importants, mais je souhaitais mettre particulièrement en avant une idée qui me semble structurante quant à la vie sur les réseaux sociaux : chacun(e) s’y met en scène en montrant ce qu’il/elle a envie – consciemment ou pas – de montrer.

Ce qui est probablement assez inquiétant, c’est que cela est susceptible de créer une vie sociale basée sur une représentation très biaisée de ce que font, pensent et vivent les autres. En fonction des personnalités, les utilisateurs/trices peuvent soit chercher à montrer les aspects sympathiques de leur vie, soit les aspects qui le sont moins (pour celles et ceux qui cherchent à être plaint(e)s). Très peu – voire aucun(e) – ne captureront la réalité de leur vie dans les « bonnes » proportions. Même si votre vie est vraiment géniale et que vous ne cherchez pas intentionnellement à mettre en scène un avatar extrêmement positif de vous-même, vous ne serez de toute façon capables de n’en montrer que quelques pourcents en ligne – sauf à ce qu’exposer votre vie quotidienne soit votre métier – et clairement vous n’exposerez que ce qui est saillant/intéressant/cool/populaire.

Pour illustrer ceci, j’écrivais récemment à un ami : « si je racontais sincèrement ma journée d’aujourd’hui, il n’y aurait probablement rien du tout qui aurait sa place sur un réseau social, quel qu’il soit. Et pourtant, j’ai passé une plutôt bonne journée. Une journée très normale. Trop normale peut-être.« 

Ce phénomène de la création d’un avatar (un peu ou beaucoup) idéalisé de soi-même engendre d’autres tendances sociologiques notables : le sentiment d’être « seul(e) mais avec plein de gens« , la publicisation de la vie privée et la montée de l’individualisme, une forme de concurrence (qui vient avec toutes sortes de stress et d’angoisses) entre les individus, etc.

A certains égards, les réseaux sociaux jouent sur un terrain sur lequel beaucoup d’acteurs de l’économie numérique se retrouvent : l’économie de l’attention. Dans un monde dans lequel vous pouvez être connecté(e) en permanence et où la quantité d’informations qui s’offre à vous est littéralement infinie, une quête stratégique de tout acteur qui veut exister dans le monde numérique est celle de votre attention. Reed Hastings, le PDG de Netflix, résumait cela très bien en 2017 lorsqu’il expliquait qu’il était en concurrence avec… le sommeil. Dans un monde où l’attention est le Graal, ce qui sort du lot, est visible et se propage n’est pas nécessairement ce qui est vrai ou intéressant, mais ce qui se « consomme » bien, ce qui est populaire/viral/voyeur/choquant/extraordinaire. (Au passage, si vous êtes parvenu(e)s jusque-là, c’est que vous m’avez déjà offert énormément de votre attention : ne connaissant que trop bien sa valeur, je tiens à vous en remercier, très sincèrement !)

Un autre risque inhérent à la numérisation des relations sociales est celui de désapprendre aux gens à poser des questions à d’autres gens. Par exemple, si j’ai envie de savoir où travaille untel ou unetelle, je pourrai son nom dans la barre de recherche de LinkedIn. En fonction de son employeur, de son poste, de son ancienneté dans ce poste et de sa carrière précédente, je déduirai probablement (vraisemblablement inconsciemment) plein d’informations comme : une estimation de ses revenus, les codes du monde professionnel dans lequel il/elle évolue, son attachement à une entreprise ou cause particulière, son recul sur son employeur et sur sa propre carrière, ses « drivers » professionnels (argent, prestige, impact, stabilité, etc.), etc. C’est tellement « simple » (en tout cas en apparence) : pourquoi lui demander de vive voix ?

Ma propre expérience – qui, je le concède, est très peu représentative – m’a amené à observer que finalement, les gens tendent à se poser peu de vraies questions. Peu creusent pour de vrai. Il est aujourd’hui tout à fait possible de passer des soirées entières avec des gens, d’en savoir (ou de croire en savoir) beaucoup sur eux, et pourtant de ne rien leur demander. C’est inutile : tout est sur Facebook, Instagram et LinkedIn – en permanence. Poser une question peut parfois même être perçu comme socialement « bizarre » : c’est ne pas être au courant d’une information que « tout le monde » peut avoir.

Un corollaire de ce phénomène est celui de la normalisation par les réseaux sociaux de ce qu’il est acceptable ou non d’aborder. Ce qui est en ligne peut implicitement être compris comme ce que quelqu’un accepte de raconter aux gens. L’interroger sur quelque chose qu’il/elle n’a pas spontanément posté en ligne, c’est rentrer dans sa « vraie » vie privée…

Un dernier aspect que je souhaite développer sur ce sujet est celui du risque de la création, par les réseaux sociaux, d’une normalité sociale pas toujours souhaitable :

  • il peut évidemment s’agir de normaliser ce qu’il est souhaitable de penser. Il me semble que ce point est assez intuitif pour que je me passe de le commenter davantage ;
  • il peut également s’agir de normaliser ce qu’il est souhaitable d’accomplir : qui n’a par exemple pas dans ses contacts un(e) ami(e) qui a récemment pris un congé sabbatique pour partir faire un « tour du monde » ? Même si je prends moi-même beaucoup de plaisir à voyager, on est en droit de s’interroger : faire le tour du monde est-il une fin en soi ? faire le tour du monde est-il un accomplissement possible – voire souhaitable – pour tous les êtres humains ?
  • enfin, il peut s’agir de normaliser des façons de se comporter. Par exemple, le nom même d’un réseau « social » ne nous invite-t-il déjà pas, d’une certaine manière, à être « sociables » ? et être « sociable » dans ce cadre, n’est-ce pas avoir des choses impactantes à raconter et à montrer ? Si j’adore passer de longues heures seul dans mon salon à lire des livres, quelle place me sera réservée dans ces endroits ?

Suite et fin au prochain épisode !

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