5 réflexions sur la transformation numérique (2/2)

Dans un précédent article, je commençais à livrer quelques réflexions sur la transformation numérique.

Après avoir touché du doigt les questions de l’apport du numérique à l’accès à la connaissance, à l’apprentissage et aux relations sociales, j’aborde ici des questions économiques, sociétales et plus… conflictuelles.


#3. Le numérique transforme l’économie, nos façons de créer, transmettre et capter de la valeur.

Évidemment, le numérique transforme profondément les métiers, le business, l’économie.

Les processus métiers se numérisent, permettant de créer et délivrer de la valeur plus vite, mieux, plus, plus loin.

Par ailleurs, le numérique permet l’émergence – ou la disparition ! – de nouveaux métiers, de nouveaux marchés, de nouveaux modèles économiques. Il change la façon dont la valeur se répartit entre les acteurs d’un écosystème ou d’une filière.

Les relations entre les acteurs changent le long de la chaîne de valeur : des acteurs prennent de l’importance, d’autres en perdent, de nouveaux apparaissent, certains disparaissent. Par exemple, dans une conception « classique » et non numérisée de la création littéraire, on peut distinguer grosso modo : un(e) auteur/trice en début de chaîne, une maison d’édition, une imprimerie, des distributeurs, des librairies. L’arrivée du numérique a « disrupté » certains acteurs de cette chaîne de valeur. On pensera évidemment à des géants comme Amazon, qui ont commencé par faire concurrence aux librairies… et qui remontent petit à petit la chaîne :

  • les livres électroniques, qui peuvent être consultés sur des liseuses comme le Kindle d’Amazon, s’attaquent au maillon « imprimerie » ;
  • Amazon Kindle Direct Publishing permet à des auteurs et autrices de s’auto-éditer, s’attaquant ainsi au maillon « éditeur ».

Reste un maillon : la création initiale du contenu. On pourrait imagine qu’Amazon s’arme d’auteurs et d’autrices « en propre » pour créer ses propres contenus… ou qu’une intelligence artificielle s’en charge ! 🙂

Amazon est à la création littéraire ce que Netflix est à la création de séries TV et de films. Initialement positionné sur le dernier maillon de la chaîne, la location de DVD, Netflix a également remonté la chaîne de valeur de son industrie, en allant aujourd’hui jusqu’à créer ses propres contenus.

La donnée joue un rôle essentiel dans l’ensemble de la chaîne de valeur : elle ajoute directement de la valeur, elle est la valeur transportée, elle permet d’optimiser la création de valeur. Elle amène aussi le client directement au sein de la chaîne de valeur : l’entreprise peut utiliser les données de ses clients à des fins commerciales, soit pour lui proposer des « meilleurs » produits, soit – de façon plus discutable – en revendant ces données à des tiers.

Un autre phénomène économique largement stimulé par le numérique est la « plate-formisation ». Pour faire simple, une « plate-forme » économique est un acteur économique qui met en relation (au moins) deux autres acteurs économiques. Le concept n’est pas nouveau – la bourse est un exemple de plate-forme – mais force est de constater que parmi les grands acteurs du numérique, un grand nombre agissent comme des plate-formes (ex : Airbnb, Amazon, Apple, Facebook, Google, Netflix, Twitter, Uber).

Dans la même veine, on remarque aussi que le concept « d’entreprise étendue » s’appuie également largement sur le numérique. L’entreprise étendue, qui est en fait un réseau d’acteurs économiques travaillant sur des projets communs, utilise ainsi par construction les effets de réseau et d’écosystème, que le numérique permet de façon évidente de catalyser.

S’agissant de la supply chain plus spécifiquement, on constatera aisément que le numérique démultiplie les possibilités : supply chains mondialisées, production délocalisée (facilitée par l’impression 3D) et pilotée en temps réel, lien entre le SI de production et le SI de planification, nouveaux marchés internationaux, passage de modèles de production « make-to-stock » (i.e. production générique stockée jusqu’à la commande par le client) vers des modèles « assemble-to-order » (i.e. stockage de produits génériques, assemblés à la commande du client) ou « make-to-order » (i.e. production au moment de la commande du client), etc.

Pour terminer, comment ne pas citer l’intelligence artificielle et les sujets qui lui sont connexes tels que l’apprentissage et l’automatisation ?

#4. Le numérique transforme nos sociétés et nos façons de vivre ensemble.

D’un point de vue sociétal, le numérique ne me semble pas toujours très simple à appréhender.

Les technologies – et notamment les technologies numériques – évoluent vite. Néanmoins, ces évolutions restent la plupart du temps assez rationnelles – presque prévisibles. Il y a bien quelques nouveautés qui peuvent surprendre, mais dans une vaste majorité des cas, les innovations technologiques sont assez incrémentales et « suivables ». Oui, l’intelligence artificielle et l’informatique quantique vont disrupter plein de choses… mais on en parle et on travaille dessus depuis des années, et on a probablement encore quelques années de travail devant nous avant d’avoir des choses fonctionnelles et réellement révolutionnaires.

Si l’évolution des technologies est rapide mais répond à une certaine logique, celle des usages numériques est, elle, un peu moins prévisible. En quelques mois, des usages « surprenants » peuvent apparaître et prendre des proportions surprenantes. La raison ? On n’est plus (seulement) dans le domaine de la recherche scientifique et technologique mais dans les comportements humains, individuels ou – encore plus complexes – de groupe. On n’est plus seulement sur un sujet de scientifiques mais également dans un sujet d’entrepreneurs, pour qui les technologies ne sont souvent qu’un outil pour « créer le contexte » et changer les « modèles mentaux » (sur ce sujet, voir par exemple l’ouvrage « Stratégie modèle mental » de Philippe Silberzahn et Béatrice Rousset). A titre d’exemple, pensons à Airbnb ou Facebook. Qui aurait vraiment pu prévoir, quelques années (voire quelques mois) avant la création de ces plate-formes que des millions de personnes allaient tout d’un coup être prêtes à accueillir des parfaits inconnus dans leur salon, ou à exposer une grande partie de leur privée à la vue de milliers/millions/milliards d’autres utilisateurs ?

Ce monde numérique évolue si vite qu’il est parfois compliqué de savoir quand « s’arrêter » pour prendre du recul sur son évolution. Il n’est pas toujours simple de distinguer les tendances qui seront structurantes, durables ou éphémères.

Du point de vue du régulateur, le numérique est un véritable challenge. Il lui faut, entre autres :

  • comprendre un sujet qui repose sur des sous-jacents fondamentalement techniques ;
  • comprendre/décider ce qui doit être régulé ;
  • trouver au moins une façon pertinente de le faire ;
  • expliquer son projet de régulation, notamment à travers un dialogue avec les régulés, et plus largement la société civile ;
  • agir concrètement ;
  • être capable de faire évoluer la régulation pour suivre les évolutions du numérique – ou produire une régulation qui soit assez robuste et intemporelle.

On en profitera pour rappeler ici que réguler ne signifie uniquement réglementer. Outre des leviers coercitifs, notamment réglementaires, le régulateur peut également faire de l’incitation (ex : conseils, guides, sensibilisation, information, etc.) et prendre à sa charge un certain nombre d’actions.

Ainsi, de la même façon qu’il y a désormais du numérique dans la plupart des métiers, le numérique s’invite également dans la plupart des politiques publiques : environnement, transports, urbanisme, santé, diplomatie, défense, politique industrielle, etc. Ceci plaide pour au moins deux choses :

  • la nécessité que les métiers et porteurs des différentes politiques publiques comprennent les enjeux liés au numérique ;
  • la nécessité d’une coordination interministérielle du sujet (incarnée en France, à l’heure où ces lignes sont écrites, par le secrétariat d’État chargé du numérique).

Du point de vue des citoyens et citoyennes, les enjeux sociétaux du numérique sont également nombreux. Ils commencent avec une problématique fondamentale : celle de l’inclusion numérique – la nécessité de donner accès à tous et toutes au numérique, et surtout aux opportunités qu’il permet. Ici, des sujets comme ceux de la numérisation de l’administration (à cet égard, lire cet excellent article de Côme Berbain, directeur des technologies numériques de l’État) sont cruciaux.

Enfin, un dernier aspect qui vaut la peine d’être mentionné sur le plan sociétal est probablement celui des considérations éthiques qu’emportent certaines applications numériques, comme l’intelligence artificielle. A titre d’exemple, lorsque l’IA conduira nos voitures autonomes, comment lui apprendrons-nous à décider, en situation d’urgence, entre des options, toutes aussi dramatiques les unes que les autres, qui consisteraient à :

  • rentrer dans un arbre, en prenant le risque de tuer les passagers du véhicule ;
  • foncer sur un groupe de piétons « d’un certain âge » ;
  • ou foncer sur quelques enfants ?

#5. Le numérique est aussi une source croissante de conflictualité stratégique.

Nous avons essayé d’aborder brièvement quelques-uns des passionnants enjeux cognitifs, sociaux, économiques et sociétaux emportés par le numérique.

Dans la plupart des cas, ces enjeux amènent des opportunités et des risques. Le défi majeur qui se pose à nous, à nos sociétés, à nos régulateurs, à nos gouvernements et à notre civilisation est de réussir à tirer le meilleur profit de ces opportunités et de maîtriser au mieux ces risques, pour que la transition numérique puisse se faire en confiance.

Or, force est de constater que l’espace numérique s’est illustré ces dernières années comme un lieu de conflits et de remises en cause. Plusieurs ingrédients historiques ont probablement contribué à cet état de fait :

  • le principe technique fondateur qui a prévalu à la création du réseau ARPANET (qui préfigurera notre Internet actuel) est la résilience de fonctionnement – pas la sécurité ;
  • d’un point de vue plus philosophique, les courants de pensée autour desquels s’est développé Internet sont : d’une part, l’esprit libertarien (cf. déclaration d’indépendance du cyberespace de John Perry Barlow, Wikipédia, Wired, Bitcoin, etc.), et d’autre part, un certain libéralisme économique.

Le cyberespace, espace « mondial », bien commun, est ainsi notamment un lieu peu régulé, où s’exprime une conflictualité de plus en plus marquée entre les États et la remise en cause de principes pourtant ancestraux tels :

  • que la notion « classique » de frontières – s’il est assez faux de dire « qu’il n’y a pas de frontières dans le cyberespace », il est clair que les frontières et limites – matérielles, logicielles et sémantiques – qui s’y trouvent sont complexes à appréhender ;
  • que le monopole de la violence légitime des États (théorisé par le sociologue Max Weber) – les outils cyber-offensifs étant de plus en plus simples d’accès et d’utilisation, et finalement peu régulés, il est courant de voir un nombre croissant d’acteurs, de tous types, s’en saisir ;
  • qu’un certain « ordre mondial« , régi par la théorie « classique » des relations internationales et le droit international, où les États – puis dans une certaine mesure les organisations internationales – jouent un rôle principal. La montée en puissance de certains acteurs privés, dont les produits et services sont devenus omniprésents dans l’espace numérique, voire absolument essentiels à sa simple existence, est de nature à remettre en cause cet ordre établi, en positionnant ces acteurs directement au cœur des discussions intergouvernementales sur la régulation et la stabilité stratégique du cyberespace. Comme le disait John Frank, VP pour les affaires européennes chez Microsoft : « we are the battlefied« .

Voilà pour ces 5 réflexions sur la transition numérique !

N’hésitez pas à interagir, de la façon qui vous conviendra le mieux, pour enrichir la discussion !

Une réflexion sur « 5 réflexions sur la transformation numérique (2/2) »

Les commentaires sont fermés.