4 choses que vous devriez protéger dans votre vie numérique.

Le numérique croissante de la société et de l’économie peut être vue comme une fantastique source d’opportunités, à la fois pour les individus et les organisations. Naturellement, ces opportunités viennent avec un côté moins plaisant : des risques. Afin de tirer le meilleur profit de cette transition numérique, qui semble inéluctable, il importe donc d’être en mesure de se protéger et de se défendre.

Dans la pratique, vous trouverez pour cela plein de bons conseils sur le site de la plate-forme gouvernementale de lutte contre les actes de cybermalveillance : https://www.cybermalveillance.gouv.fr.

Pour les plus conceptuel(le)s d’entre vous, je souhaitais néanmoins vous proposer une grille de lecture un peu plus abstraite, qui met en avant 4 choses que vous devriez protéger dans votre vie numérique.


#1. Vos données.

Si vous faites toujours partie des gens qui pensent que parce qu’ils n’ont « rien à se reprocher », ils n’ont « rien à cacher » et donc à protéger, permettez-moi de vous dire que vous faites probablement fausse route.

En tant qu’individu, vous générez et détenez beaucoup de données. A votre échelle, celles-ci peuvent vous paraitre peu importantes, peu utiles et/ou de peu de valeur. Ce sentiment est probablement normal, car le concept même de donnée est relativement abstrait et compliqué à appréhender et ses implications sont complexes.

Pour parler quelques instants de « la donnée », notons que sa valeur est :

  • assez subjective : elle dépend de l’intérêt qui lui porte son utilisateur, et varie beaucoup d’un utilisateur à l’autre ;
  • co-construite : elle augmente avec l’utilisation, la manipulation, le croisement et l’agrégation avec d’autres données ;
  • variable dans le temps, et son évolution est difficile à prévoir, en fonction notamment de l’évolution des technologies et usages, et également de la potentielle agrégation avec d’autres données. Si vous vous êtes créé un compte Facebook en 2007, les quelques données que possédait le réseau social sur vous à l’époque avaient probablement peu de valeur… si vous avez continué à consulter Facebook de façon régulière depuis, il se peut que les données que l’entreprise américaine possède sur vous aujourd’hui soient peu importantes prises individuellement, mais extrêmement complètes prises dans leur ensemble. Il y a fort à parier qu’une douzaine d’années de likes, de posts et de messages privés soient susceptibles de donner une plutôt bonne idée de « qui » est quelqu’un.

La donnée peut être valorisée de plusieurs façons, et notamment :

  • en tant que « matière première » directe : elle peut être vendue/achetée pour accéder à une connaissance par exemple ;
  • en tant que « levier d’optimisation opérationnelle » : elle peut permettre d’améliorer le fonctionnement d’un produit ou d’un processus industriel/commercial (ex : plus vous passez de temps sur Amazon à flâner de produit en produit, mieux Amazon connait vos envies et besoins et meilleures sont les recommandations que la plate-forme peut vous faire).
Crédits : xkcd.com

De façon générale, les menaces qui pèsent sur ces données peuvent chercher à atteindre leur confidentialité évidemment (ex : vol d’informations sensibles), mais également – et on n’y pense probablement moins immédiatement – leur intégrité (ex : modifier le montant d’une transaction) ou leur disponibilité (ex : prendre en otage voire supprimer les données d’une personne ou d’une entité). Ou éventuellement une combinaison de ces 3 propriétés, bien entendu.

Du point de vue des individus, ces menaces ont notamment pour finalités :

  • l’atteinte à l’image : diffamation, divulgations d’informations personnelles, harcèlement ;
  • la fraude et l’extorsion : moyens de paiement, chantage (à la divulgation d’informations personnelles/embarrassantes/sensibles) ;
  • l’usurpation d’identité : beaucoup plus simple que l’on ne croit… et absolument infernal pour s’en dépêtrer (voir par exemple cette petite vidéo très « prenante » : https://www.youtube.com/watch?v=Rn4Rupla11M) ;
  • la neutralisation : en empêchant d’accéder à des données ;
  • le rebond : en ciblant des individus pour atteindre des entités plus larges (ex : leur employeur).

Il se trouve qu’en plus, ces données sont un peu partout :

  • dans vos e-mails : nombre de messages échangés, avec qui, sur quelles périodes, à quelle fréquence, etc.
  • sur vos réseaux sociaux : photos, passions, amis, émotions, idées, indignations, convictions, amours, etc.
  • auprès des moteurs de recherche que vous utilisez, et auxquels vous posez probablement parfois des questions plus intimes que vous n’oseriez le faire même avec vos ami/e/s les plus proches : problèmes, questions, passions, habitudes, désirs d’achats, de vacances, votre langue, etc. Jetez donc un œil à cette courte vidéo publicitaire pour Google : qu’avez-vous pu apprendre sur l’utilisateur ?
  • dans vos historiques de navigation (et vos cookies) ;
  • sur vos photos : au premier plan, à l’arrière-plan, dans les détails des fichiers, dans les métadonnées ;
  • sur vos smartphones : contacts, communications, positions géographiques, photos, identité, mots de passe, numéros de CB, de comptes, de sécurité sociale, nom, adresse, visibilité (à travers le capteur optique) ou encore données de santé.

S’il vous faut quelque chose de plus « visuel » pour bien comprendre les éléments ci-dessous, vous pouvez par exemple aller à la rencontre de Dave, le voyant extra-lucide : https://www.youtube.com/watch?v=F7pYHN9iC9I

Toutes ces traces numériques restent, et on les maîtrise mal. Il n’y a rien de plus simple que de copier et de dupliquer quasiment à l’infini une information numérique. Il est, à l’inverse, assez difficile de s’assurer vraiment de sa suppression complète.

Ce qui est notable également, c’est que vos équipements numériques et les services que vous utilisez ne sont pas les seuls à avoir des données sur vous : vos amis également. D’ailleurs, vous-même, n’avez-vous pas dans votre smartphone une liste de contacts, avec a minima des noms et des numéros de téléphone, parfois des adresses ? Des photos de ces gens ? Pire : des SMS et des e-mails ? Il est par exemple très louable d’utiliser des services de messagerie électronique qui donnent un peu de transparence sur le stockage des données (ex : laposte.net, dont les serveurs sont en France)… mais les conversations par mail ne se font pas qu’avec soi-même : si vous écrivez à un ami dont l’adresse termine par « @gmail.com », il y a de fortes chances que votre correspondance finisse sur un serveur basé aux Etats-Unis…

Parmi les questions à se poser quant à ses données, il est ainsi important de s’interroger sur les mécanismes et méthodes de protection que l’on met en place soi-même… mais également celles que les gens avec qui on interagit ont déployées :

  • vos ami/e/s, même s’ils/elles sont vraiment vos ami/e/s, avec probablement plein de bonnes intentions à votre égard, maîtrisent-ils/elles leurs équipements numériques ?
  • accordent-ils/elles la même importance à leurs données (et accessoirement à vos données) que vous ?
  • se rendent-ils/elles comptent qu’une partie de leurs données sont en fait aussi un peu vos données ?

Dans le numérique, dire un secret à quelqu’un, ce n’est pas seulement avoir confiance en le fait qu’il/elle ne va pas chercher à le répéter, c’est également avoir confiance en le fait qu’il/elle saura le protéger correctement.

Quelques liens qu’il peut être utile de visiter :

#2. Votre attention.

J’en parlais déjà dans cet article sur la transformation numérique : votre attention est devenue l’enjeu de batailles acharnées entre les géants du numérique.

Et pour cause : plus vous passerez de temps sur une plate-forme donnée, mieux celle-ci pourra vous connaître et plus elle sera en mesure de vous retenir pour vous vendre des services – ou vendre la connaissance qu’elle aura de vous à d’autres.

On ne sait s’il faut sourire ou être effrayés par le mot d’esprit du PDG de Netflix qui expliquait en 2017 être en concurrence avec le sommeil. Et les techniques de cette lutte concurrentielle sont parfois peu visibles mais bien présentes : passer automatiquement à l’épisode suivant sans recourir à une action de l’utilisateur, permettre de passer les introductions, suggérer des nouvelles séries à regarder sur la base de ce qui a déjà été regardé, etc. Il s’agit non seulement de vous détourner de beaucoup d’autres loisirs et médias (notamment la télévision et la lecture), mais également de repousser l’heure à laquelle vous éteindrez finalement l’écran pour aller vous coucher.

Pour Netflix, il s’agit de contenus vidéos. Pour les réseaux sociaux, cette attraction de l’attention est favorisée notamment par les contenus, qui doivent être de plus en plus polarisants, viraux, voyeurs, choquants, populaires, extraordinaires.

Dans un monde numérique où l’information est disponible en quantité quasiment illimitée et en permanence, capter l’attention d’un utilisateur, c’est déjà presque acquérir un nouveau « client ».

Pour terminer cette section, un lien vers un article passionnant, écrit par Tristan Harris (« Design Ethicist » chez Google), qui explique 10 trucs utilisés par les plate-formes numériques pour capter l’attention : https://medium.com/thrive-global/how-technology-hijacks-peoples-minds-from-a-magician-and-google-s-design-ethicist-56d62ef5edf3

#3. Votre esprit critique.

Comme je le racontais également ici, grâce au numérique l’accès à l’information est possible quasiment partout et tout le temps.

Il fut un temps – pas si éloigné – où pour faire un exposé sur un sujet, les écoliers devaient aller à la bibliothèque et se plonger dans des livres. Toute cette démarche, si elle était très coûteuse en temps pour les enfants, permettait également de mettre en place un certain nombre de filtres.

Si aujourd’hui, presque n’importe qui peut écrire presque n’importe quoi sur Internet (ce blog en est une preuve !) et être ensuite pris pour référence par à peu près n’importe quel autre internaute, le processus « d’autorité informative » n’était pas si simple auparavant, lorsque les explications portant sur un sujet se trouvaient dans des livres, qui avaient dû passer au-travers d’un processus d’édition et de relecture.

De nos jours, même si des tentatives sont initiées pour réguler certains contenus sur Internet (notamment les contenus haineux), nous sommes très majoritairement dans une culture du « tout, tout de suite, sans filtre ».

Les risques inhérents à ces tendances, popularisés récemment par l’expression de « fake news », sont multiples et leur spectre est en fait très large. On pense évidemment à toutes les tentatives dites de « manipulation de l’information », consistant à diffuser délibérément de l’information falsifiée ou déformée dans le but de nuire. Il est assez stupéfiant d’imaginer que de telles techniques sont aujourd’hui susceptibles d’influer sur le cours de scrutins électoraux démocratiques… A un autre bout du spectre, le numérique peut également favoriser la diffusion d’informations fausses, mais dont la fausseté n’est pas réellement due à une volonté consciente et encore moins à une finalité de nuisance.

Cette réflexion nous amène évidemment à nous soucier de ce qu’il reste de notre esprit critique, et à essayer de le réhabiliter et de le mobiliser pour ne pas tomber sous le coup du faux – délibéré ou non.

Force est néanmoins de constater que dans « esprit critique », il y a « critique ». Dans son sens originel, être critique signifie être capable de mener une analyse permettant de parvenir à un jugement et à du discernement. Il s’agit d’utiliser son intelligence pour distinguer le faux du vrai, le bon du mauvais, le juste de l’injuste.

Une acception plus péjorative du terme « critique » nous renvoie à un jugement un peu biaisé qui fait essentiellement ressortir les défauts et s’exprime sous forme de reproches. Des reproches à l’indignation, il n’y a probablement qu’un pas. Et force est de constater que ce pas est très souvent franchi sur les plates-formes numériques. Un élément d’explication à ce phénomène se trouve vraisemblablement dans ce que nous disions plus haut : l’enjeu des plates-formes numériques est l’engagement et l’attention des utilisateurs ; or cet engagement est grandement catalysé par les contenus polarisants. Plus un contenu s’offusque et s’indigne, plus il a de chances d’être lu/vu/regardé et partagé.

En somme : dans le numérique, il faut maintenir son esprit critique pour discerner le faux du vrai, et conserver ce que j’oserais appeler sa « souveraineté d’appréciation et de décision », sans tomber dans le piège de l’indignation permanente.

#4. Votre réputation.

Une des propriétés les plus structurantes que présente le monde numérique est sans doute cet équilibre étonnant entre publicité et opacité.

Si le sujet de la difficulté d’attribution des cyberattaques montre à quel point le cyberespace peut être un lieu d’opacité, de flou et d’anonymat, force est de constater également qu’il y est très facile de publier largement et de toucher un public potentiel extrêmement vaste.

Le numérique a ainsi permis à de nombreux/ses inconnu/e/s de devenir célèbres et de donner une résonance mondiale à leurs causes. Pour ne choisir qu’un seul exemple dans l’actualité, je mentionnerais la suédoise Greta Thunberg, militante pour la lutte contre le réchauffement climatique, qui est devenue célèbre à l’âge de 15 ans et en l’espace de seulement quelques mois. A l’heure de l’écriture de ces lignes, elle est nominée pour le prix Nobel de la paix 2019 et compte plus de 1,3 millions de followers sur Twitter.

Greta Thunberg

Néanmoins, toucher des millions de gens n’est pas toujours souhaitable. Si le numérique permet de « devenir célèbre » plus simplement, il permet également de « devenir célèbre » à ses dépends. On pense ici à des choses comme les « bad buzz » publicitaires, situations dans lesquelles les marques font parler d’elles de façon négative suite par exemple à une campagne de communication mal calibrée et/ou mal maîtrisée. Pour les organisations, les enjeux de réputation sont tellement exacerbés par le numérique que la gestion de cette réputation et des risques associés fait désormais l’objet de prestations de conseil et d’accompagnement à part entière, par exemple de la part de cabinets spécialisés dans la communication publique et la gestion de crise.

Un exemple de « bad buzz » ayant touché la marque H&M en 2018. Il a suscité plus de 2 millions de tweets d’indignation.

Le numérique – et en particulier Internet – est un domaine qui offre de multiples opportunités… dont il importe de bien comprendre et maîtriser les aspects plus sombres.

Vos données, votre attention, votre esprit critique et votre réputation : voici 4 choses qui intéressent beaucoup de gens – plus ou moins bien intentionnés – dans le monde numérique et que vous devriez avoir à cœur de protéger et de défendre.

5 réflexions sur la transformation numérique (2/2)

Dans un précédent article, je commençais à livrer quelques réflexions sur la transformation numérique.

Après avoir touché du doigt les questions de l’apport du numérique à l’accès à la connaissance, à l’apprentissage et aux relations sociales, j’aborde ici des questions économiques, sociétales et plus… conflictuelles.


#3. Le numérique transforme l’économie, nos façons de créer, transmettre et capter de la valeur.

Évidemment, le numérique transforme profondément les métiers, le business, l’économie.

Les processus métiers se numérisent, permettant de créer et délivrer de la valeur plus vite, mieux, plus, plus loin.

Par ailleurs, le numérique permet l’émergence – ou la disparition ! – de nouveaux métiers, de nouveaux marchés, de nouveaux modèles économiques. Il change la façon dont la valeur se répartit entre les acteurs d’un écosystème ou d’une filière.

Les relations entre les acteurs changent le long de la chaîne de valeur : des acteurs prennent de l’importance, d’autres en perdent, de nouveaux apparaissent, certains disparaissent. Par exemple, dans une conception « classique » et non numérisée de la création littéraire, on peut distinguer grosso modo : un(e) auteur/trice en début de chaîne, une maison d’édition, une imprimerie, des distributeurs, des librairies. L’arrivée du numérique a « disrupté » certains acteurs de cette chaîne de valeur. On pensera évidemment à des géants comme Amazon, qui ont commencé par faire concurrence aux librairies… et qui remontent petit à petit la chaîne :

  • les livres électroniques, qui peuvent être consultés sur des liseuses comme le Kindle d’Amazon, s’attaquent au maillon « imprimerie » ;
  • Amazon Kindle Direct Publishing permet à des auteurs et autrices de s’auto-éditer, s’attaquant ainsi au maillon « éditeur ».

Reste un maillon : la création initiale du contenu. On pourrait imagine qu’Amazon s’arme d’auteurs et d’autrices « en propre » pour créer ses propres contenus… ou qu’une intelligence artificielle s’en charge ! 🙂

Amazon est à la création littéraire ce que Netflix est à la création de séries TV et de films. Initialement positionné sur le dernier maillon de la chaîne, la location de DVD, Netflix a également remonté la chaîne de valeur de son industrie, en allant aujourd’hui jusqu’à créer ses propres contenus.

La donnée joue un rôle essentiel dans l’ensemble de la chaîne de valeur : elle ajoute directement de la valeur, elle est la valeur transportée, elle permet d’optimiser la création de valeur. Elle amène aussi le client directement au sein de la chaîne de valeur : l’entreprise peut utiliser les données de ses clients à des fins commerciales, soit pour lui proposer des « meilleurs » produits, soit – de façon plus discutable – en revendant ces données à des tiers.

Un autre phénomène économique largement stimulé par le numérique est la « plate-formisation ». Pour faire simple, une « plate-forme » économique est un acteur économique qui met en relation (au moins) deux autres acteurs économiques. Le concept n’est pas nouveau – la bourse est un exemple de plate-forme – mais force est de constater que parmi les grands acteurs du numérique, un grand nombre agissent comme des plate-formes (ex : Airbnb, Amazon, Apple, Facebook, Google, Netflix, Twitter, Uber).

Dans la même veine, on remarque aussi que le concept « d’entreprise étendue » s’appuie également largement sur le numérique. L’entreprise étendue, qui est en fait un réseau d’acteurs économiques travaillant sur des projets communs, utilise ainsi par construction les effets de réseau et d’écosystème, que le numérique permet de façon évidente de catalyser.

S’agissant de la supply chain plus spécifiquement, on constatera aisément que le numérique démultiplie les possibilités : supply chains mondialisées, production délocalisée (facilitée par l’impression 3D) et pilotée en temps réel, lien entre le SI de production et le SI de planification, nouveaux marchés internationaux, passage de modèles de production « make-to-stock » (i.e. production générique stockée jusqu’à la commande par le client) vers des modèles « assemble-to-order » (i.e. stockage de produits génériques, assemblés à la commande du client) ou « make-to-order » (i.e. production au moment de la commande du client), etc.

Pour terminer, comment ne pas citer l’intelligence artificielle et les sujets qui lui sont connexes tels que l’apprentissage et l’automatisation ?

#4. Le numérique transforme nos sociétés et nos façons de vivre ensemble.

D’un point de vue sociétal, le numérique ne me semble pas toujours très simple à appréhender.

Les technologies – et notamment les technologies numériques – évoluent vite. Néanmoins, ces évolutions restent la plupart du temps assez rationnelles – presque prévisibles. Il y a bien quelques nouveautés qui peuvent surprendre, mais dans une vaste majorité des cas, les innovations technologiques sont assez incrémentales et « suivables ». Oui, l’intelligence artificielle et l’informatique quantique vont disrupter plein de choses… mais on en parle et on travaille dessus depuis des années, et on a probablement encore quelques années de travail devant nous avant d’avoir des choses fonctionnelles et réellement révolutionnaires.

Si l’évolution des technologies est rapide mais répond à une certaine logique, celle des usages numériques est, elle, un peu moins prévisible. En quelques mois, des usages « surprenants » peuvent apparaître et prendre des proportions surprenantes. La raison ? On n’est plus (seulement) dans le domaine de la recherche scientifique et technologique mais dans les comportements humains, individuels ou – encore plus complexes – de groupe. On n’est plus seulement sur un sujet de scientifiques mais également dans un sujet d’entrepreneurs, pour qui les technologies ne sont souvent qu’un outil pour « créer le contexte » et changer les « modèles mentaux » (sur ce sujet, voir par exemple l’ouvrage « Stratégie modèle mental » de Philippe Silberzahn et Béatrice Rousset). A titre d’exemple, pensons à Airbnb ou Facebook. Qui aurait vraiment pu prévoir, quelques années (voire quelques mois) avant la création de ces plate-formes que des millions de personnes allaient tout d’un coup être prêtes à accueillir des parfaits inconnus dans leur salon, ou à exposer une grande partie de leur privée à la vue de milliers/millions/milliards d’autres utilisateurs ?

Ce monde numérique évolue si vite qu’il est parfois compliqué de savoir quand « s’arrêter » pour prendre du recul sur son évolution. Il n’est pas toujours simple de distinguer les tendances qui seront structurantes, durables ou éphémères.

Du point de vue du régulateur, le numérique est un véritable challenge. Il lui faut, entre autres :

  • comprendre un sujet qui repose sur des sous-jacents fondamentalement techniques ;
  • comprendre/décider ce qui doit être régulé ;
  • trouver au moins une façon pertinente de le faire ;
  • expliquer son projet de régulation, notamment à travers un dialogue avec les régulés, et plus largement la société civile ;
  • agir concrètement ;
  • être capable de faire évoluer la régulation pour suivre les évolutions du numérique – ou produire une régulation qui soit assez robuste et intemporelle.

On en profitera pour rappeler ici que réguler ne signifie uniquement réglementer. Outre des leviers coercitifs, notamment réglementaires, le régulateur peut également faire de l’incitation (ex : conseils, guides, sensibilisation, information, etc.) et prendre à sa charge un certain nombre d’actions.

Ainsi, de la même façon qu’il y a désormais du numérique dans la plupart des métiers, le numérique s’invite également dans la plupart des politiques publiques : environnement, transports, urbanisme, santé, diplomatie, défense, politique industrielle, etc. Ceci plaide pour au moins deux choses :

  • la nécessité que les métiers et porteurs des différentes politiques publiques comprennent les enjeux liés au numérique ;
  • la nécessité d’une coordination interministérielle du sujet (incarnée en France, à l’heure où ces lignes sont écrites, par le secrétariat d’État chargé du numérique).

Du point de vue des citoyens et citoyennes, les enjeux sociétaux du numérique sont également nombreux. Ils commencent avec une problématique fondamentale : celle de l’inclusion numérique – la nécessité de donner accès à tous et toutes au numérique, et surtout aux opportunités qu’il permet. Ici, des sujets comme ceux de la numérisation de l’administration (à cet égard, lire cet excellent article de Côme Berbain, directeur des technologies numériques de l’État) sont cruciaux.

Enfin, un dernier aspect qui vaut la peine d’être mentionné sur le plan sociétal est probablement celui des considérations éthiques qu’emportent certaines applications numériques, comme l’intelligence artificielle. A titre d’exemple, lorsque l’IA conduira nos voitures autonomes, comment lui apprendrons-nous à décider, en situation d’urgence, entre des options, toutes aussi dramatiques les unes que les autres, qui consisteraient à :

  • rentrer dans un arbre, en prenant le risque de tuer les passagers du véhicule ;
  • foncer sur un groupe de piétons « d’un certain âge » ;
  • ou foncer sur quelques enfants ?

#5. Le numérique est aussi une source croissante de conflictualité stratégique.

Nous avons essayé d’aborder brièvement quelques-uns des passionnants enjeux cognitifs, sociaux, économiques et sociétaux emportés par le numérique.

Dans la plupart des cas, ces enjeux amènent des opportunités et des risques. Le défi majeur qui se pose à nous, à nos sociétés, à nos régulateurs, à nos gouvernements et à notre civilisation est de réussir à tirer le meilleur profit de ces opportunités et de maîtriser au mieux ces risques, pour que la transition numérique puisse se faire en confiance.

Or, force est de constater que l’espace numérique s’est illustré ces dernières années comme un lieu de conflits et de remises en cause. Plusieurs ingrédients historiques ont probablement contribué à cet état de fait :

  • le principe technique fondateur qui a prévalu à la création du réseau ARPANET (qui préfigurera notre Internet actuel) est la résilience de fonctionnement – pas la sécurité ;
  • d’un point de vue plus philosophique, les courants de pensée autour desquels s’est développé Internet sont : d’une part, l’esprit libertarien (cf. déclaration d’indépendance du cyberespace de John Perry Barlow, Wikipédia, Wired, Bitcoin, etc.), et d’autre part, un certain libéralisme économique.

Le cyberespace, espace « mondial », bien commun, est ainsi notamment un lieu peu régulé, où s’exprime une conflictualité de plus en plus marquée entre les États et la remise en cause de principes pourtant ancestraux tels :

  • que la notion « classique » de frontières – s’il est assez faux de dire « qu’il n’y a pas de frontières dans le cyberespace », il est clair que les frontières et limites – matérielles, logicielles et sémantiques – qui s’y trouvent sont complexes à appréhender ;
  • que le monopole de la violence légitime des États (théorisé par le sociologue Max Weber) – les outils cyber-offensifs étant de plus en plus simples d’accès et d’utilisation, et finalement peu régulés, il est courant de voir un nombre croissant d’acteurs, de tous types, s’en saisir ;
  • qu’un certain « ordre mondial« , régi par la théorie « classique » des relations internationales et le droit international, où les États – puis dans une certaine mesure les organisations internationales – jouent un rôle principal. La montée en puissance de certains acteurs privés, dont les produits et services sont devenus omniprésents dans l’espace numérique, voire absolument essentiels à sa simple existence, est de nature à remettre en cause cet ordre établi, en positionnant ces acteurs directement au cœur des discussions intergouvernementales sur la régulation et la stabilité stratégique du cyberespace. Comme le disait John Frank, VP pour les affaires européennes chez Microsoft : « we are the battlefied« .

Voilà pour ces 5 réflexions sur la transition numérique !

N’hésitez pas à interagir, de la façon qui vous conviendra le mieux, pour enrichir la discussion !