Une brève histoire de la cybersécurité française (partie 1 : du XVe siècle à 1918)

« Celui qui ne sait d’où il vient ne peut savoir où il va. »

Otto de Habsbourg-Lorraine

Alors que l’Agence nationale de la sécurité des systèmes d’information (ANSSI) fête ses 10 ans, notre conviction est que toute réflexion sur les enjeux stratégiques actuels et futurs de la sécurité numérique se nourrira utilement d’un regard rétrospectif sur les origines de celle-ci.

Après un mini-dossier consacré aux développements liés à la cybersécurité sur la décennie 2009-2019 en France et au-delà (2010-2013, 2014-2016, 2017-2018), nous revenons ici sur les racines plus lointaines de la sécurité numérique française…


En préambule, notons que cette modeste réflexion nous a convaincus que l’on comprend mieux l’histoire de la cybersécurité française en s’intéressant à plusieurs sujets qui lui sont connexes : histoire de la France, de son contexte géopolitique, de l’évolution de son appareil politico-militaire à travers les âges, de l’histoire du renseignement, de l’imprimerie, des postes, des transmissions, des télécommunications, de l’informatique… et surtout : de la cryptologie ! Nos réflexions montrent en effet que la volonté de préserver le confidentialité de certains messages (ou à l’inverse d’en percer le secret) constitue la base de la sécurité numérique actuelle.

Pour rappel, la cryptologie, discipline passionnante, désigne, étymologiquement la « science du secret ». Elle regroupe la cryptographie, qui cherche à protéger des messages (en confidentialité, mais également en intégrité et par extension en authenticité) et la cryptanalyse, qui au contraire cherche à retrouver un message intelligible à partir d’un message chiffré – sans posséder la clé de déchiffrement. Nos lecteurs et lectrices intéressées par le sujet pourront utilement consulter le webdoc de l’ANSSI sur la cryptographie, ainsi que ce site très utile pour éviter de mélanger les termes « chiffrer », « déchiffrer » et « décrypter » 🙂


#1. De l’invention de l’imprimerie à la fin du XVIIIe siècle

Les origines de l’imprimerie, sans conteste l’une des ruptures les plus importantes de notre ère, sont attribuées à Gutenberg, dans les années 1450. En permettant de commencer à diffuser largement les informations, l’imprimerie a aussi – dans une certaine mesure – fait naître le besoin de les protéger efficacement.

En 1468, Louis XI crée la poste royale par l’édit de Luxies, pour son service et celui de son gouvernement. Les relais de poste et les chevaucheurs du Roi ne servent qu’à acheminer le courrier du Roi, et ne desservent que les théâtres d’opérations militaires.

A la fin du XVIe siècle, Blaise de Vigenère s’intéresse à la cryptographie. Il décrit un chiffrement qui prendra son nom et fera de lui l’un des pères fondateurs de la cryptographie française. Il publie en 1586 un « Traicté des chiffres ou secretes manières d’escrire« .

Blaise de Vigenère (1523-1596)

Sous Louis XIII (1610-1643), le très influent cardinal de Richelieu remarquera Antoine Rossignol. A l’âge de 26 ans, ce dernier s’illustre en décryptant une lettre interceptée sur un messager sortant de la ville de Réalmont, tenue par les huguenots et assiégée par l’armée du roi. Le message ainsi décrypté permettra à l’armée du roi de reprendre la ville dès le lendemain. Travaillant par la suite pendant plus de 50 ans au service de Louis XIII puis de Louis XIV, il concevra avec son fils, Bonaventure, le « Petit Chiffre » et le « Grand Chiffre ». Ce dernier, qui servira notamment à rendre inintelligibles des messages faisant référence au célèbre « Homme au masque de fer », résistera à la cryptanalyse jusqu’au XIXe siècle, lorsque le cryptologue Etienne Bazeries s’y attaquera avec succès.

Antoine Rossignol (1600-1682)

Le règne de Louis XIV (1643-1715) verra la signature des traités de Westphalie, qui institueront un nouvel équilibre politique et religieux au niveau international et jetteront les bases de la vision moderne de la souveraineté des États. La nécessaire protection de cette souveraineté contribuera significativement à développer les pratiques de renseignement des souverains. Parmi les proches du Roi-Soleil, Colbert puis Louvois seront ainsi à l’origine du fameux « Cabinet noir », qui interceptait et recopiait les correspondances personnelles jugées sensibles, mettant par ailleurs en avant les rapports étroits entre services postaux et renseignement.

Table d’encodage du Grand Chiffre

Sous Louis XV (1715-1774), la mise en place du « Secret du Roy » consolidera un réseau clandestin de renseignement structuré, mobilisant une trentaine d’agents, faisant ainsi passer la France dans l’ère du renseignement moderne. Les noms du cardinal Fleury, du prince de Conti, du comte de Broglie et de Jean-Pierre Tercier marqueront l’histoire du service, dont l’objectif initial était le soutien au mouvement polonais pro-français. Dirigé par Charles-François de Broglie entre 1752 et 1774, le Secret du Roy deviendra une organisation permanente et structurée, chiffrant et déchiffrant les messages du Roi, et lui transmettant directement les résultats de ses interceptions.

Louis XV

Louis XVI (1774-1792), manifestement moins adepte des pratiques de renseignement, exigera la dissolution du service à son arrivée au pouvoir. En pratique, le Secret du Roy poursuivra ses activités jusqu’à la mort de de Broglie en 1781.

#2. Le XIXe siècle

Le XIXe siècle – entre 1790 et 1870 – constitue une période de déclin pour le Chiffre français : on évite la poste, on lui préfère la valise diplomatique. En particulier, si Napoléon Ier met en œuvre un système de renseignement complexe, le Chiffre français de l’époque ne laisse pas un souvenir mémorable.

Napoléon Ier

#3. De 1870 à la première guerre mondiale

Après la défaite française face aux Prussiens, le renversement de l’Empire et le début de la IIIe République, les autorités françaises repartent de loin sur les problématiques sécuritaires : il n’existe plus de concept de défense nationale consistant, il n’y a pas d’organisme de coordination et de synthèse politico-militaire. Si le chef de l’État dispose de la force armée, il n’a en pratique pas de place dans le système décisionnel et la responsabilité de la protection de la Nation est portée par le gouvernement, et essentiellement les ministères de la Guerre, de la Marine et des Colonies.

En 1871, l’État-Major général des Armées s’appuie sur 4 bureaux, dont le fameux « 2e bureau », chargé du renseignement.

En 1889, une « commission du chiffre » est créée au ministère de la Guerre, avec pour mission d’élaborer des codes et systèmes de chiffrement. Elle collaborera avec les services du ministère de l’Intérieur et du ministère des Affaires étrangères. En 1894, cette commission deviendra permanente. Entre 1900 et 1914, le capitaine François Cartier en assurera le secrétariat. Parmi les illustres membres de la commission, nous pouvons citer le général Penel, président en 1900, ou le général Berthaut, président entre 1902 et 1912.

C’est à cette époque que l’on assiste au développement des communications télégraphiques et à l’émergence de la cryptologie civile. En 1903, l’installation d’une antenne radio au sommet de la Tour Eiffel offre de belles possibilités d’émission… et donc de réception, et par conséquent d’interception. En parallèle, l’introduction du télégraphe dans les armées attire l’attention sur les questions liées au Chiffre.

La TSF et la Tour Eiffel.

Fin 1906 se tient la première réunion du Conseil supérieur de la défense nationale, ancêtre de l’actuel Conseil de sécurité et de défense nationale. Il est présidé par le chef de l’État (à l’époque Armand Fallières – Georges Clémenceau est alors président du Conseil) et permet de récréer une instance de coordination politico-stratégique sur les questions de défense.

En janvier 1909 est créée une « commission interministérielle du chiffre », chargée de promouvoir et de développer la collaboration des services du chiffre (de la Guerre, de la Marine, de la Sûreté générale à l’Intérieur, des Postes, des Affaires étrangères et des Colonies). Peu de traces concrètes de cette commission sont parvenues jusqu’à nous mais il semblerait qu’elle se soit réunie entre 1912 et 1922.

Début 1912, Alexandre Millerand devient ministre de la Guerre. Auprès de lui est affecté le capitaine Marcel Givierge, un Polytechnicien artilleur et polyglotte sorti quelques années plus tôt de l’Ecole supérieure de Guerre. Sa maîtrise des langues – et notamment du russe – avait amené Givierge, quelques années auparavant à découvrir la cryptologie, par l’intermédiaire de Jacques Haverna. Alors chef du « service photographique » à la Sûreté générale, le service de renseignement intérieur, Haverna avait décrypté des télégrammes chiffrés russes mais personne ne pouvait en comprendre le contenu. C’est le début de l’intérêt de Givierge pour la cryptologie, qui ne cessera plus, l’amenant notamment à publier plusieurs ouvrages qui feront référence sur le sujet. C’est également le début d’une collaboration très fructueuse entre l’Intérieur et la Guerre sur le sujet – portée par la bonne entente entre Haverna et Givierge.

Convaincu de l’intérêt du Chiffre, Givierge persuadera le ministre de créer une section permanente du chiffre au ministère de la Guerre, à compter de septembre 1912. Dans les faits, la section ne comprend que 3 personnes : Cartier, le chef ; Givierge, son adjoint ; et un officier d’administration. En lien avec ses homologues du Quai d’Orsay et de l’Intérieur, elle aura pour missions : le chiffrement et le déchiffrement des messages du ministère ; la conception, la réalisation, la diffusion et la comptabilité des moyens de chiffrement ; et les études de cryptologie et de décryptement.

#4. La première guerre mondiale

1er août 1914 : la mobilisation générale est déclarée en France, à l’aube du premier conflit mondial. Un « Grand Quartier général » (GQG) est créé dans la foulée, avec à sa tête le général Joffre, pour assurer le commandement de l’ensemble du corps de bataille français. Le Conseil supérieur de la défense nationale, qui s’était réuni à 11 reprises entre 1906 et 1914, s’interrompt, alors qu’il aurait pu – et dû – jouer un rôle central dans la gestion française du conflit.

Affiche « ordre de mobilisation générale » datée du 2 août 1914.

La nature même du GQG commandera la nécessité de le doter d’une capacité de Chiffre : c’est le chef d’escadron Marcel Givierge qui sera affecté à ce rôle dès la mobilisation. Il y sera l’année suivante remplacé par son adjoint, le capitaine Soudart, pour partir prendre un commandement.

En parallèle, le chef de bataillon François Cartier est à la tête de la section chiffre du ministère de la Guerre, secondé par l’officier Olivari. La section est composée de 4 bureaux : chiffrement/déchiffrement, cryptographie, TSF et goniométrie.

La section chiffre du GQG et la section chiffre du ministère de la Guerre semblent constituer les deux pôles majeurs du Chiffre français durant la première guerre mondiale. Celui-ci, s’il est techniquement prêt à servir dans la Grande Guerre, rencontre un certain nombre de difficultés.

L’une des grandes problématiques que rencontreront Givierge et Cartier sera celle des ressources, et notamment la difficulté de disposer d’officiers 1/ formés au Chiffre et 2/ effectivement affectés au Chiffre dans les différents groupes d’armées et état-majors.

En tout état de cause, il ne semble pas faux de dire que le Chiffre est alors l’apanage d’un nombre très réduit d’individus, souvent passionnés par le sujet.

Une question se pose par ailleurs de façon récurrente à cette époque : celle du positionnement de la fonction Chiffre, notamment par rapport à la fonction renseignement (dans les faits, le Chiffre semble souvent rattaché aux « 2e bureaux » – ce sera le cas de la section chiffre du GQG, celle du ministère de la Guerre restant visiblement rattaché au cabinet du ministre), aux transmissions et au courrier.

Au début de la guerre, la section chiffre du ministère est très occupée par le chiffrement/déchiffrement des télégrammes et a peu de temps pour étudier les messages allemands interceptés chiffrés. Fin 1914, les cryptologues français s’attaquent néanmoins avec succès à un Chiffre allemand, le code « Ubchi« . Alors qu’ils parviennent à décrypter rapidement le code au fur et à mesure des changements de clés, une indiscrétion amène le journal « Le Matin » à publier des informations sur les capacités françaises de décryptement, ce qui conduira les Allemands à cesser progressivement d’utiliser ce Chiffre. Il sera remplacé par d’autres méthodes, comme l’ABC (entre novembre 1914 et janvier 1915) puis l’ABCD (jusqu’en mars 1915). Il semblerait par ailleurs que la section joue un rôle significatif – mais trop peu documenté en sources ouvertes – dans l’anticipation de la bataille de la Marne.

Le 21 janvier 1915, le capitaine Georges Painvain, polytechnicien, ingénieur du corps des Mines et professeur en géologie et paléontologie, fait parvenir un mémoire à la section du chiffre, expliquant comment casser rapidement le code ABC. Painvain est alors officier d’ordonnance au sein de la 6e armée du général Maunoury basée à Villers-Cotterêts. En pleine guerre des tranchées, l’ennui de Painvain va conduire le brillant officier à se nouer d’amitié avec l’officier chiffre de la 6e armée, le capitaine Paulier, qui éveillera en lui une passion pour le Chiffre. Le mémoire envoyé par Painvain amènera Cartier à rendre visite au général Maunoury, le 27 janvier suivant, pour en savoir plus sur l’auteur du mystérieux document. Sur pression de Millerand lui-même, le général acceptera de laisser partir Painvain au « cabinet noir », où il s’illustra rapidement parmi les meilleurs cryptologues de sa génération.

Georges Painvain

A partir du 5 mars 1918, les Allemands, ayant pris conscience de la capacité française à percer leurs différents codes, mettront en place un nouveau Chiffre : l’ADFGX (dont le nom officiel allemand était « GEDEFU 18 ») significativement plus robuste que les précédents. Ceci intervient dans un contexte difficile pour les Français, quelques semaines avant le début des manœuvres allemandes de « l’Offensive du Printemps » (à partir du 21 mars). Après plusieurs semaines d’efforts, Painvain parvient début avril à reconstituer le système et les clés.

Dernière ligne droite dans la bataille du Chiffre : le 1er juin, les Allemands complexifient le système ADFGX, qui devient ADFGVX. Ceci intervient de nouveau à un moment difficile pour les Français. Au terme de 26 heures de travail, Painvain parviendra, le 2 juin 1918, à trouver la clé du message intercepté la veille. Le message provient du GQG allemand et est destiné aux avant-postes situés dans la région de Remaugies, près de Compiègnes. Ce texte, depuis connu sous le nom de « Radiogramme de la Victoire« , commande aux unités sur place : « Hâtez l’approvisionnement en munitions, le faire même de jour tant qu’on n’est pas vu.« 

Le Radiogramme de la Victoire

L’information, couplée à la radiogoniométrie, permet aux autorités françaises d’anticiper l’offensive allemande prévue sur Compiègnes le 9 juin, et au général Mangin de mener une contre-offensive décisive à Méry. L’échec de la manœuvre allemande lui ferme définitivement la voie pour Paris. Cette séquence restera secrète jusqu’en 1962, date à laquelle le général Desfemmes en fera publiquement état lors d’une conférence à l’École spéciale militaire de Coëtquidan.


A ce stade, à la fin de la Première Guerre mondiale, les constats suivants peuvent être dressés :

  • la protection de la confidentialité de l’information constitue le cœur des préoccupations ;
  • à cet égard, la cryptologie (i.e. cryptographie et cryptanalyse) est un levier quasiment incontournable de puissance – pour les dirigeants et plus largement les États : bien maîtrisée, elle assure le secret de ses communications, procure l’initiative, renseigne sur les desseins ennemis ;
  • les questions de protection/défense de l’information et « d’attaque » (i.e. interception, décryptement, et parfois même l’exploitation du renseignement ainsi obtenu) sont très entremêlées et gérées par des entités qui combinent les deux missions ;
  • progressivement, l’imprimerie/dactylographie va permettre d’avoir de plus en plus de messages à s’échanger, et la télégraphie (notamment sans fil) de se les transmettre de plus en plus vite et loin ;
  • le Chiffre s’est d’abord propagé « vers le bas » : d’abord l’apanage des rois et des décideurs, il a progressivement percolé dans le cœur de l’État – les hautes sphères décisionnelles et les ministères les plus régaliens – avec des entités structurées et permanentes chargées de le diriger et de l’exploiter ;
  • le sujet est toujours « technique » : il mobilise essentiellement des mathématiciens, ingénieurs, scientifiques, techniciens, opérateurs. S’il est utile, voire décisif, pour le politique et les décideurs militaires, il est seulement un moyen en support de leur information et de leurs décisions.

La suite au prochain épisode !