4 choses que vous devriez protéger dans votre vie numérique.

Le numérique croissante de la société et de l’économie peut être vue comme une fantastique source d’opportunités, à la fois pour les individus et les organisations. Naturellement, ces opportunités viennent avec un côté moins plaisant : des risques. Afin de tirer le meilleur profit de cette transition numérique, qui semble inéluctable, il importe donc d’être en mesure de se protéger et de se défendre.

Dans la pratique, vous trouverez pour cela plein de bons conseils sur le site de la plate-forme gouvernementale de lutte contre les actes de cybermalveillance : https://www.cybermalveillance.gouv.fr.

Pour les plus conceptuel(le)s d’entre vous, je souhaitais néanmoins vous proposer une grille de lecture un peu plus abstraite, qui met en avant 4 choses que vous devriez protéger dans votre vie numérique.


#1. Vos données.

Si vous faites toujours partie des gens qui pensent que parce qu’ils n’ont « rien à se reprocher », ils n’ont « rien à cacher » et donc à protéger, permettez-moi de vous dire que vous faites probablement fausse route.

En tant qu’individu, vous générez et détenez beaucoup de données. A votre échelle, celles-ci peuvent vous paraitre peu importantes, peu utiles et/ou de peu de valeur. Ce sentiment est probablement normal, car le concept même de donnée est relativement abstrait et compliqué à appréhender et ses implications sont complexes.

Pour parler quelques instants de « la donnée », notons que sa valeur est :

  • assez subjective : elle dépend de l’intérêt qui lui porte son utilisateur, et varie beaucoup d’un utilisateur à l’autre ;
  • co-construite : elle augmente avec l’utilisation, la manipulation, le croisement et l’agrégation avec d’autres données ;
  • variable dans le temps, et son évolution est difficile à prévoir, en fonction notamment de l’évolution des technologies et usages, et également de la potentielle agrégation avec d’autres données. Si vous vous êtes créé un compte Facebook en 2007, les quelques données que possédait le réseau social sur vous à l’époque avaient probablement peu de valeur… si vous avez continué à consulter Facebook de façon régulière depuis, il se peut que les données que l’entreprise américaine possède sur vous aujourd’hui soient peu importantes prises individuellement, mais extrêmement complètes prises dans leur ensemble. Il y a fort à parier qu’une douzaine d’années de likes, de posts et de messages privés soient susceptibles de donner une plutôt bonne idée de « qui » est quelqu’un.

La donnée peut être valorisée de plusieurs façons, et notamment :

  • en tant que « matière première » directe : elle peut être vendue/achetée pour accéder à une connaissance par exemple ;
  • en tant que « levier d’optimisation opérationnelle » : elle peut permettre d’améliorer le fonctionnement d’un produit ou d’un processus industriel/commercial (ex : plus vous passez de temps sur Amazon à flâner de produit en produit, mieux Amazon connait vos envies et besoins et meilleures sont les recommandations que la plate-forme peut vous faire).
Crédits : xkcd.com

De façon générale, les menaces qui pèsent sur ces données peuvent chercher à atteindre leur confidentialité évidemment (ex : vol d’informations sensibles), mais également – et on n’y pense probablement moins immédiatement – leur intégrité (ex : modifier le montant d’une transaction) ou leur disponibilité (ex : prendre en otage voire supprimer les données d’une personne ou d’une entité). Ou éventuellement une combinaison de ces 3 propriétés, bien entendu.

Du point de vue des individus, ces menaces ont notamment pour finalités :

  • l’atteinte à l’image : diffamation, divulgations d’informations personnelles, harcèlement ;
  • la fraude et l’extorsion : moyens de paiement, chantage (à la divulgation d’informations personnelles/embarrassantes/sensibles) ;
  • l’usurpation d’identité : beaucoup plus simple que l’on ne croit… et absolument infernal pour s’en dépêtrer (voir par exemple cette petite vidéo très « prenante » : https://www.youtube.com/watch?v=Rn4Rupla11M) ;
  • la neutralisation : en empêchant d’accéder à des données ;
  • le rebond : en ciblant des individus pour atteindre des entités plus larges (ex : leur employeur).

Il se trouve qu’en plus, ces données sont un peu partout :

  • dans vos e-mails : nombre de messages échangés, avec qui, sur quelles périodes, à quelle fréquence, etc.
  • sur vos réseaux sociaux : photos, passions, amis, émotions, idées, indignations, convictions, amours, etc.
  • auprès des moteurs de recherche que vous utilisez, et auxquels vous posez probablement parfois des questions plus intimes que vous n’oseriez le faire même avec vos ami/e/s les plus proches : problèmes, questions, passions, habitudes, désirs d’achats, de vacances, votre langue, etc. Jetez donc un œil à cette courte vidéo publicitaire pour Google : qu’avez-vous pu apprendre sur l’utilisateur ?
  • dans vos historiques de navigation (et vos cookies) ;
  • sur vos photos : au premier plan, à l’arrière-plan, dans les détails des fichiers, dans les métadonnées ;
  • sur vos smartphones : contacts, communications, positions géographiques, photos, identité, mots de passe, numéros de CB, de comptes, de sécurité sociale, nom, adresse, visibilité (à travers le capteur optique) ou encore données de santé.

S’il vous faut quelque chose de plus « visuel » pour bien comprendre les éléments ci-dessous, vous pouvez par exemple aller à la rencontre de Dave, le voyant extra-lucide : https://www.youtube.com/watch?v=F7pYHN9iC9I

Toutes ces traces numériques restent, et on les maîtrise mal. Il n’y a rien de plus simple que de copier et de dupliquer quasiment à l’infini une information numérique. Il est, à l’inverse, assez difficile de s’assurer vraiment de sa suppression complète.

Ce qui est notable également, c’est que vos équipements numériques et les services que vous utilisez ne sont pas les seuls à avoir des données sur vous : vos amis également. D’ailleurs, vous-même, n’avez-vous pas dans votre smartphone une liste de contacts, avec a minima des noms et des numéros de téléphone, parfois des adresses ? Des photos de ces gens ? Pire : des SMS et des e-mails ? Il est par exemple très louable d’utiliser des services de messagerie électronique qui donnent un peu de transparence sur le stockage des données (ex : laposte.net, dont les serveurs sont en France)… mais les conversations par mail ne se font pas qu’avec soi-même : si vous écrivez à un ami dont l’adresse termine par « @gmail.com », il y a de fortes chances que votre correspondance finisse sur un serveur basé aux Etats-Unis…

Parmi les questions à se poser quant à ses données, il est ainsi important de s’interroger sur les mécanismes et méthodes de protection que l’on met en place soi-même… mais également celles que les gens avec qui on interagit ont déployées :

  • vos ami/e/s, même s’ils/elles sont vraiment vos ami/e/s, avec probablement plein de bonnes intentions à votre égard, maîtrisent-ils/elles leurs équipements numériques ?
  • accordent-ils/elles la même importance à leurs données (et accessoirement à vos données) que vous ?
  • se rendent-ils/elles comptent qu’une partie de leurs données sont en fait aussi un peu vos données ?

Dans le numérique, dire un secret à quelqu’un, ce n’est pas seulement avoir confiance en le fait qu’il/elle ne va pas chercher à le répéter, c’est également avoir confiance en le fait qu’il/elle saura le protéger correctement.

Quelques liens qu’il peut être utile de visiter :

#2. Votre attention.

J’en parlais déjà dans cet article sur la transformation numérique : votre attention est devenue l’enjeu de batailles acharnées entre les géants du numérique.

Et pour cause : plus vous passerez de temps sur une plate-forme donnée, mieux celle-ci pourra vous connaître et plus elle sera en mesure de vous retenir pour vous vendre des services – ou vendre la connaissance qu’elle aura de vous à d’autres.

On ne sait s’il faut sourire ou être effrayés par le mot d’esprit du PDG de Netflix qui expliquait en 2017 être en concurrence avec le sommeil. Et les techniques de cette lutte concurrentielle sont parfois peu visibles mais bien présentes : passer automatiquement à l’épisode suivant sans recourir à une action de l’utilisateur, permettre de passer les introductions, suggérer des nouvelles séries à regarder sur la base de ce qui a déjà été regardé, etc. Il s’agit non seulement de vous détourner de beaucoup d’autres loisirs et médias (notamment la télévision et la lecture), mais également de repousser l’heure à laquelle vous éteindrez finalement l’écran pour aller vous coucher.

Pour Netflix, il s’agit de contenus vidéos. Pour les réseaux sociaux, cette attraction de l’attention est favorisée notamment par les contenus, qui doivent être de plus en plus polarisants, viraux, voyeurs, choquants, populaires, extraordinaires.

Dans un monde numérique où l’information est disponible en quantité quasiment illimitée et en permanence, capter l’attention d’un utilisateur, c’est déjà presque acquérir un nouveau « client ».

Outre la direction de l’attention vers un produit, un service ou une plate-forme, se pose également la question de la capacité à maintenir cette attention. Il semblerait ainsi que l’attention span moyen des êtres humains soit officiellement passé en-dessous de celui des poissons rouges. Il est impossible d’établir des relations de causalité correctes, mais il semblerait que certains « grands » de ce monde fervents utilisateurs de réseaux sociaux aient déjà fait les frais de cette tendance

Si l’on croit cette étude, il est fort probable que personne ne parvienne jamais à lire ce billet dans son intégralité… 🙁
Source : https://www.digitalinformationworld.com/2018/09/the-human-attention-span-infographic.html

Pour terminer cette section, un lien vers un article passionnant, écrit par Tristan Harris (« Design Ethicist » chez Google), qui explique 10 trucs utilisés par les plate-formes numériques pour capter l’attention : https://medium.com/thrive-global/how-technology-hijacks-peoples-minds-from-a-magician-and-google-s-design-ethicist-56d62ef5edf3

#3. Votre esprit critique.

Comme je le racontais également ici, grâce au numérique l’accès à l’information est possible quasiment partout et tout le temps.

Il fut un temps – pas si éloigné – où pour faire un exposé sur un sujet, les écoliers devaient aller à la bibliothèque et se plonger dans des livres. Toute cette démarche, si elle était très coûteuse en temps pour les enfants, permettait également de mettre en place un certain nombre de filtres.

Si aujourd’hui, presque n’importe qui peut écrire presque n’importe quoi sur Internet (ce blog en est une preuve !) et être ensuite pris pour référence par à peu près n’importe quel autre internaute, le processus « d’autorité informative » n’était pas si simple auparavant, lorsque les explications portant sur un sujet se trouvaient dans des livres, qui avaient dû passer au-travers d’un processus d’édition et de relecture.

De nos jours, même si des tentatives sont initiées pour réguler certains contenus sur Internet (notamment les contenus haineux), nous sommes très majoritairement dans une culture du « tout, tout de suite, sans filtre ».

Les risques inhérents à ces tendances, popularisés récemment par l’expression de « fake news », sont multiples et leur spectre est en fait très large. On pense évidemment à toutes les tentatives dites de « manipulation de l’information », consistant à diffuser délibérément de l’information falsifiée ou déformée dans le but de nuire. Il est assez stupéfiant d’imaginer que de telles techniques sont aujourd’hui susceptibles d’influer sur le cours de scrutins électoraux démocratiques… A un autre bout du spectre, le numérique peut également favoriser la diffusion d’informations fausses, mais dont la fausseté n’est pas réellement due à une volonté consciente et encore moins à une finalité de nuisance.

Cette réflexion nous amène évidemment à nous soucier de ce qu’il reste de notre esprit critique, et à essayer de le réhabiliter et de le mobiliser pour ne pas tomber sous le coup du faux – délibéré ou non.

Force est néanmoins de constater que dans « esprit critique », il y a « critique ». Dans son sens originel, être critique signifie être capable de mener une analyse permettant de parvenir à un jugement et à du discernement. Il s’agit d’utiliser son intelligence pour distinguer le faux du vrai, le bon du mauvais, le juste de l’injuste.

Une acception plus péjorative du terme « critique » nous renvoie à un jugement un peu biaisé qui fait essentiellement ressortir les défauts et s’exprime sous forme de reproches. Des reproches à l’indignation, il n’y a probablement qu’un pas. Et force est de constater que ce pas est très souvent franchi sur les plates-formes numériques. Un élément d’explication à ce phénomène se trouve vraisemblablement dans ce que nous disions plus haut : l’enjeu des plates-formes numériques est l’engagement et l’attention des utilisateurs ; or cet engagement est grandement catalysé par les contenus polarisants. Plus un contenu s’offusque et s’indigne, plus il a de chances d’être lu/vu/regardé et partagé.

En somme : dans le numérique, il faut maintenir son esprit critique pour discerner le faux du vrai, et conserver ce que j’oserais appeler sa « souveraineté d’appréciation et de décision », sans tomber dans le piège de l’indignation permanente.

#4. Votre réputation.

Une des propriétés les plus structurantes que présente le monde numérique est sans doute cet équilibre étonnant entre publicité et opacité.

Si le sujet de la difficulté d’attribution des cyberattaques montre à quel point le cyberespace peut être un lieu d’opacité, de flou et d’anonymat, force est de constater également qu’il y est très facile de publier largement et de toucher un public potentiel extrêmement vaste.

Le numérique a ainsi permis à de nombreux/ses inconnu/e/s de devenir célèbres et de donner une résonance mondiale à leurs causes. Pour ne choisir qu’un seul exemple dans l’actualité, je mentionnerais la suédoise Greta Thunberg, militante pour la lutte contre le réchauffement climatique, qui est devenue célèbre à l’âge de 15 ans et en l’espace de seulement quelques mois. A l’heure de l’écriture de ces lignes, elle est nominée pour le prix Nobel de la paix 2019 et compte plus de 1,3 millions de followers sur Twitter.

Greta Thunberg

Néanmoins, toucher des millions de gens n’est pas toujours souhaitable. Si le numérique permet de « devenir célèbre » plus simplement, il permet également de « devenir célèbre » à ses dépends. On pense ici à des choses comme les « bad buzz » publicitaires, situations dans lesquelles les marques font parler d’elles de façon négative suite par exemple à une campagne de communication mal calibrée et/ou mal maîtrisée. Pour les organisations, les enjeux de réputation sont tellement exacerbés par le numérique que la gestion de cette réputation et des risques associés fait désormais l’objet de prestations de conseil et d’accompagnement à part entière, par exemple de la part de cabinets spécialisés dans la communication publique et la gestion de crise.

Un exemple de « bad buzz » ayant touché la marque H&M en 2018. Il a suscité plus de 2 millions de tweets d’indignation.

Le numérique – et en particulier Internet – est un domaine qui offre de multiples opportunités… dont il importe de bien comprendre et maîtriser les aspects plus sombres.

Vos données, votre attention, votre esprit critique et votre réputation : voici 4 choses qui intéressent beaucoup de gens – plus ou moins bien intentionnés – dans le monde numérique et que vous devriez avoir à cœur de protéger et de défendre.

5 réflexions sur la transformation numérique (2/2)

Dans un précédent article, je commençais à livrer quelques réflexions sur la transformation numérique.

Après avoir touché du doigt les questions de l’apport du numérique à l’accès à la connaissance, à l’apprentissage et aux relations sociales, j’aborde ici des questions économiques, sociétales et plus… conflictuelles.


#3. Le numérique transforme l’économie, nos façons de créer, transmettre et capter de la valeur.

Évidemment, le numérique transforme profondément les métiers, le business, l’économie.

Les processus métiers se numérisent, permettant de créer et délivrer de la valeur plus vite, mieux, plus, plus loin.

Par ailleurs, le numérique permet l’émergence – ou la disparition ! – de nouveaux métiers, de nouveaux marchés, de nouveaux modèles économiques. Il change la façon dont la valeur se répartit entre les acteurs d’un écosystème ou d’une filière.

Les relations entre les acteurs changent le long de la chaîne de valeur : des acteurs prennent de l’importance, d’autres en perdent, de nouveaux apparaissent, certains disparaissent. Par exemple, dans une conception « classique » et non numérisée de la création littéraire, on peut distinguer grosso modo : un(e) auteur/trice en début de chaîne, une maison d’édition, une imprimerie, des distributeurs, des librairies. L’arrivée du numérique a « disrupté » certains acteurs de cette chaîne de valeur. On pensera évidemment à des géants comme Amazon, qui ont commencé par faire concurrence aux librairies… et qui remontent petit à petit la chaîne :

  • les livres électroniques, qui peuvent être consultés sur des liseuses comme le Kindle d’Amazon, s’attaquent au maillon « imprimerie » ;
  • Amazon Kindle Direct Publishing permet à des auteurs et autrices de s’auto-éditer, s’attaquant ainsi au maillon « éditeur ».

Reste un maillon : la création initiale du contenu. On pourrait imagine qu’Amazon s’arme d’auteurs et d’autrices « en propre » pour créer ses propres contenus… ou qu’une intelligence artificielle s’en charge ! 🙂

Amazon est à la création littéraire ce que Netflix est à la création de séries TV et de films. Initialement positionné sur le dernier maillon de la chaîne, la location de DVD, Netflix a également remonté la chaîne de valeur de son industrie, en allant aujourd’hui jusqu’à créer ses propres contenus.

La donnée joue un rôle essentiel dans l’ensemble de la chaîne de valeur : elle ajoute directement de la valeur, elle est la valeur transportée, elle permet d’optimiser la création de valeur. Elle amène aussi le client directement au sein de la chaîne de valeur : l’entreprise peut utiliser les données de ses clients à des fins commerciales, soit pour lui proposer des « meilleurs » produits, soit – de façon plus discutable – en revendant ces données à des tiers.

Un autre phénomène économique largement stimulé par le numérique est la « plate-formisation ». Pour faire simple, une « plate-forme » économique est un acteur économique qui met en relation (au moins) deux autres acteurs économiques. Le concept n’est pas nouveau – la bourse est un exemple de plate-forme – mais force est de constater que parmi les grands acteurs du numérique, un grand nombre agissent comme des plate-formes (ex : Airbnb, Amazon, Apple, Facebook, Google, Netflix, Twitter, Uber).

Dans la même veine, on remarque aussi que le concept « d’entreprise étendue » s’appuie également largement sur le numérique. L’entreprise étendue, qui est en fait un réseau d’acteurs économiques travaillant sur des projets communs, utilise ainsi par construction les effets de réseau et d’écosystème, que le numérique permet de façon évidente de catalyser.

S’agissant de la supply chain plus spécifiquement, on constatera aisément que le numérique démultiplie les possibilités : supply chains mondialisées, production délocalisée (facilitée par l’impression 3D) et pilotée en temps réel, lien entre le SI de production et le SI de planification, nouveaux marchés internationaux, passage de modèles de production « make-to-stock » (i.e. production générique stockée jusqu’à la commande par le client) vers des modèles « assemble-to-order » (i.e. stockage de produits génériques, assemblés à la commande du client) ou « make-to-order » (i.e. production au moment de la commande du client), etc.

Pour terminer, comment ne pas citer l’intelligence artificielle et les sujets qui lui sont connexes tels que l’apprentissage et l’automatisation ?

#4. Le numérique transforme nos sociétés et nos façons de vivre ensemble.

D’un point de vue sociétal, le numérique ne me semble pas toujours très simple à appréhender.

Les technologies – et notamment les technologies numériques – évoluent vite. Néanmoins, ces évolutions restent la plupart du temps assez rationnelles – presque prévisibles. Il y a bien quelques nouveautés qui peuvent surprendre, mais dans une vaste majorité des cas, les innovations technologiques sont assez incrémentales et « suivables ». Oui, l’intelligence artificielle et l’informatique quantique vont disrupter plein de choses… mais on en parle et on travaille dessus depuis des années, et on a probablement encore quelques années de travail devant nous avant d’avoir des choses fonctionnelles et réellement révolutionnaires.

Si l’évolution des technologies est rapide mais répond à une certaine logique, celle des usages numériques est, elle, un peu moins prévisible. En quelques mois, des usages « surprenants » peuvent apparaître et prendre des proportions surprenantes. La raison ? On n’est plus (seulement) dans le domaine de la recherche scientifique et technologique mais dans les comportements humains, individuels ou – encore plus complexes – de groupe. On n’est plus seulement sur un sujet de scientifiques mais également dans un sujet d’entrepreneurs, pour qui les technologies ne sont souvent qu’un outil pour « créer le contexte » et changer les « modèles mentaux » (sur ce sujet, voir par exemple l’ouvrage « Stratégie modèle mental » de Philippe Silberzahn et Béatrice Rousset). A titre d’exemple, pensons à Airbnb ou Facebook. Qui aurait vraiment pu prévoir, quelques années (voire quelques mois) avant la création de ces plate-formes que des millions de personnes allaient tout d’un coup être prêtes à accueillir des parfaits inconnus dans leur salon, ou à exposer une grande partie de leur privée à la vue de milliers/millions/milliards d’autres utilisateurs ?

Ce monde numérique évolue si vite qu’il est parfois compliqué de savoir quand « s’arrêter » pour prendre du recul sur son évolution. Il n’est pas toujours simple de distinguer les tendances qui seront structurantes, durables ou éphémères.

Du point de vue du régulateur, le numérique est un véritable challenge. Il lui faut, entre autres :

  • comprendre un sujet qui repose sur des sous-jacents fondamentalement techniques ;
  • comprendre/décider ce qui doit être régulé ;
  • trouver au moins une façon pertinente de le faire ;
  • expliquer son projet de régulation, notamment à travers un dialogue avec les régulés, et plus largement la société civile ;
  • agir concrètement ;
  • être capable de faire évoluer la régulation pour suivre les évolutions du numérique – ou produire une régulation qui soit assez robuste et intemporelle.

On en profitera pour rappeler ici que réguler ne signifie uniquement réglementer. Outre des leviers coercitifs, notamment réglementaires, le régulateur peut également faire de l’incitation (ex : conseils, guides, sensibilisation, information, etc.) et prendre à sa charge un certain nombre d’actions.

Ainsi, de la même façon qu’il y a désormais du numérique dans la plupart des métiers, le numérique s’invite également dans la plupart des politiques publiques : environnement, transports, urbanisme, santé, diplomatie, défense, politique industrielle, etc. Ceci plaide pour au moins deux choses :

  • la nécessité que les métiers et porteurs des différentes politiques publiques comprennent les enjeux liés au numérique ;
  • la nécessité d’une coordination interministérielle du sujet (incarnée en France, à l’heure où ces lignes sont écrites, par le secrétariat d’État chargé du numérique).

Du point de vue des citoyens et citoyennes, les enjeux sociétaux du numérique sont également nombreux. Ils commencent avec une problématique fondamentale : celle de l’inclusion numérique – la nécessité de donner accès à tous et toutes au numérique, et surtout aux opportunités qu’il permet. Ici, des sujets comme ceux de la numérisation de l’administration (à cet égard, lire cet excellent article de Côme Berbain, directeur des technologies numériques de l’État) sont cruciaux.

Enfin, un dernier aspect qui vaut la peine d’être mentionné sur le plan sociétal est probablement celui des considérations éthiques qu’emportent certaines applications numériques, comme l’intelligence artificielle. A titre d’exemple, lorsque l’IA conduira nos voitures autonomes, comment lui apprendrons-nous à décider, en situation d’urgence, entre des options, toutes aussi dramatiques les unes que les autres, qui consisteraient à :

  • rentrer dans un arbre, en prenant le risque de tuer les passagers du véhicule ;
  • foncer sur un groupe de piétons « d’un certain âge » ;
  • ou foncer sur quelques enfants ?

#5. Le numérique est aussi une source croissante de conflictualité stratégique.

Nous avons essayé d’aborder brièvement quelques-uns des passionnants enjeux cognitifs, sociaux, économiques et sociétaux emportés par le numérique.

Dans la plupart des cas, ces enjeux amènent des opportunités et des risques. Le défi majeur qui se pose à nous, à nos sociétés, à nos régulateurs, à nos gouvernements et à notre civilisation est de réussir à tirer le meilleur profit de ces opportunités et de maîtriser au mieux ces risques, pour que la transition numérique puisse se faire en confiance.

Or, force est de constater que l’espace numérique s’est illustré ces dernières années comme un lieu de conflits et de remises en cause. Plusieurs ingrédients historiques ont probablement contribué à cet état de fait :

  • le principe technique fondateur qui a prévalu à la création du réseau ARPANET (qui préfigurera notre Internet actuel) est la résilience de fonctionnement – pas la sécurité ;
  • d’un point de vue plus philosophique, les courants de pensée autour desquels s’est développé Internet sont : d’une part, l’esprit libertarien (cf. déclaration d’indépendance du cyberespace de John Perry Barlow, Wikipédia, Wired, Bitcoin, etc.), et d’autre part, un certain libéralisme économique.

Le cyberespace, espace « mondial », bien commun, est ainsi notamment un lieu peu régulé, où s’exprime une conflictualité de plus en plus marquée entre les États et la remise en cause de principes pourtant ancestraux tels :

  • que la notion « classique » de frontières – s’il est assez faux de dire « qu’il n’y a pas de frontières dans le cyberespace », il est clair que les frontières et limites – matérielles, logicielles et sémantiques – qui s’y trouvent sont complexes à appréhender ;
  • que le monopole de la violence légitime des États (théorisé par le sociologue Max Weber) – les outils cyber-offensifs étant de plus en plus simples d’accès et d’utilisation, et finalement peu régulés, il est courant de voir un nombre croissant d’acteurs, de tous types, s’en saisir ;
  • qu’un certain « ordre mondial« , régi par la théorie « classique » des relations internationales et le droit international, où les États – puis dans une certaine mesure les organisations internationales – jouent un rôle principal. La montée en puissance de certains acteurs privés, dont les produits et services sont devenus omniprésents dans l’espace numérique, voire absolument essentiels à sa simple existence, est de nature à remettre en cause cet ordre établi, en positionnant ces acteurs directement au cœur des discussions intergouvernementales sur la régulation et la stabilité stratégique du cyberespace. Comme le disait John Frank, VP pour les affaires européennes chez Microsoft : « we are the battlefied« .

Voilà pour ces 5 réflexions sur la transition numérique !

N’hésitez pas à interagir, de la façon qui vous conviendra le mieux, pour enrichir la discussion !

5 réflexions sur la transformation numérique (1/2)

Pour bien commencer cet article, il aurait probablement fallu définir le « numérique », passer un peu de temps sur sa passionnante histoire et expliquer également le concept de « transformation numérique ».

Autorisons-nous à couper dans les virages, en partant du principe que tous nos lecteurs et lectrices auront pu constater par eux/elles-mêmes à quel point la présence du numérique dans nos vies a cru ces dernières années/décennies, et à quel point cette tendance ne semble pas faiblir.

Fort de ce constat, je vous propose ici 5 morceaux de réflexions sur cette transformation numérique et ses impacts sur notre monde et nos vies.

Parce que je sais que le numérique a aussi considérablement réduit l’attention span des êtres humains 🙂 , je vous les livre en plusieurs articles.

Voici les 2 premières réflexions : sur l’accès à la connaissance, l’apprentissage et les relations sociales.


#1. Le numérique transforme notre accès à la connaissance et notre apprentissage.

Vous souvenez-vous de ça ?

La version papier de l’Encyclopædia Universalis

Ou encore de ça ?

Ces choses évoquent probablement un temps que les moins de 20 ans ne peuvent pas connaître. 🙂

Le numérique a radicalement changé la façon d’accéder au savoir et à la connaissance : presque tout semble désormais accessible en quelques clics, quasiment tout le temps et partout. Wikipédia offre un socle de connaissance « de base » extrêmement bien fourni. Pour tout le reste, il suffit de « googler/gougueuliser » (on en a même fait des mots à part entière…) ou de « qwanter » (j’avoue : personne ne dit ça pour le moment mais j’ai bon espoir de lancer le mouvement ! 🙂 ).

Un corollaire important de ce constat est que le numérique a également radicalement changé les enjeux autour de l’apprentissage.

A cet égard, j’étais frappé il y a quelques temps lors d’un échange avec un professeur de langue étrangère au collège, à qui je demandais s’il avait vu des évolutions de son métier permises par le numérique. Pour résumer, sur l’exemple des langues étrangères :

  • les élèves semblent aujourd’hui un meilleur accent et un meilleur vocabulaire. C’est normal : ils ont accès bien plus facilement à de bien meilleurs contenus que leurs prédécesseurs d’il y a 20 ou 30 ans. En 2019, on travaille la compréhension orale d’une langue étrangère grâce à des séries sur Netflix, à des vidéos sur YouTube et plus largement à des contenus vidéos et audios de vrais médias nationaux. A mon époque (antédiluvienne), on travaillait la compréhension orale avec des cassettes audio grésillantes et peu intéressantes… ;
  • en revanche, les élèves semblent aujourd’hui en plus grandes difficultés quand il s’agit d’apprendre, et notamment d’apprendre « par cœur ». Loin de moi l’idée de lancer un débat sur le « par cœur », sa pertinence et son futur souhaitable ou probable, mais il reste que l’apprentissage d’une langue passe très souvent par l’apprentissage d’un certain nombre de choses « par cœur », comme les conjugaisons, les verbes irréguliers, les prépositions, les déclinaisons, les genres des mots et autres joyeusetés. Cela vaut aussi, au passage, pour des choses aussi fondamentales que l’orthographe français ou les tables de multiplication. En effet, aujourd’hui « tout » peut être stocké dans un appareil électronique toujours à portée de main, ou éventuellement « trouvé » assez rapidement en quelques clics pourvu qu’on ait un peu de 3/4G : pourquoi s’embêter à apprendre par cœur ? D’ailleurs, combien de numéros de téléphone connaissez-vous encore par cœur ? 🙂

Pour continuer à exploiter l’exemple des langues, j’aurais très envie de vous demander : quelles langues étrangères conseilleriez-vous aux nouvelles générations d’apprendre ? Pour ma part, pour être un peu provocateur et susciter le débat, je proposerais bien : 1/ l’indétrônable anglais ; 2/ le Python 🙂 . J’en ferai peut-être un article dédié un jour…

Ces problématiques d’accès à la connaissance et d’apprentissage vont être de plus en plus centrales dans les années à venir, tant dans la vie personnelle des gens que dans leur vie professionnelle. Pour les organisations, outre la connaissance, la capacité à apprendre et à se transformer en conséquence deviendra – et est même déjà – un vrai facteur de différenciation, voire de survie. Pour tout cela, des sujets très « numériques » comme la donnée, le big data et l’intelligence artificielle seront parfaitement incontournables.

Au-delà de l’accès à la connaissance et de l’apprentissage, une vraie question va se poser avec de plus en plus d’acuité : celle de la qualité de l’information et de l’esprit critique de l’être humain vis-à-vis des informations auxquelles il est exposé.

A l’ère des chaînes d’information en continue, de l’information qui doit tenir en 140 caractères, de l’attention span humain désormais inférieur à celui des poissons rouges, des fake news et de la désinformation, un enjeu majeur se présente à nos systèmes éducatifs : former l’esprit critique des générations futures.

#2. Le numérique transforme les relations sociales.

Un angle d’approche simple de ce sujet est évidemment celui des réseaux sociaux. Si je devais capter l’attention d’un groupe à qui je ferais un exposé sur le sujet, je succomberais sans doute à la tentation d’un sondage facile : « qui parmi vous a au moins un compte Facebook, Twitter, Instagram ou LinkedIn ?« .

Lorsque j’intervenais dans les écoles d’ingénierie ou les instituts d’études politiques il y a quelques années, il y avait encore quelques irréductibles. Aujourd’hui quasiment plus.

Les réseaux sociaux amènent tout un tas de réflexions passionnantes. En tout état de cause, ils permettent beaucoup de choses :

  • conserver et entretenir des relations sociales existantes ;
  • transmettre et recevoir de l’information ;
  • donner une caisse de résonance à ce que l’on fait et ce que l’on pense ;
  • accéder à des nouvelles relations sociales, que l’on aurait peut-être eu du mal à créer dans le seul « monde physique ».

Ces apports sont réels et probablement très bénéfiques pour beaucoup de gens. Je tiens néanmoins à tenter une petite analyse des aspects moins « sympathiques » de ces environnements – parce que je l’avoue : je suis parfois un peu cynique comme garçon 🙂 .

Que ce soit dit néanmoins : je ne suis pas porteur d’un message fondamentalement « anti-réseaux sociaux ». Il me semble seulement que leur omniprésence dans nos vies témoigne probablement du fait que leurs apports sont bien visibles et assez évidents… et qu’il peut être intéressant de s’attarder un peu sur les côtés moins positifs.

Je commencerai par passer très rapidement sur les aspects liés :

  • à la colossale économie des données à caractère personnel qui s’est créée autour des réseaux sociaux (j’aurai l’occasion d’y revenir dans un article ultérieur) ;
  • et aux enjeux dits « d’enfermement algorithmique« . Pour résumer : quand Amazon vous recommande des livres sur la base de ce que vous avez déjà lu ou regardé, c’est probablement très pertinent au regard de ce que vous savez que vous aimez déjà… mais ça ne vous aide probablement pas à sortir complètement de « votre monde ». Ce phénomène est également vrai quand sur votre « mur » ou votre « timeline » n’apparaissent que des sujets qui vous sont familiers.

Ces aspects sont indéniablement importants, mais je souhaitais mettre particulièrement en avant une idée qui me semble structurante quant à la vie sur les réseaux sociaux : chacun(e) s’y met en scène en montrant ce qu’il/elle a envie – consciemment ou pas – de montrer.

Ce qui est probablement assez inquiétant, c’est que cela est susceptible de créer une vie sociale basée sur une représentation très biaisée de ce que font, pensent et vivent les autres. En fonction des personnalités, les utilisateurs/trices peuvent soit chercher à montrer les aspects sympathiques de leur vie, soit les aspects qui le sont moins (pour celles et ceux qui cherchent à être plaint(e)s). Très peu – voire aucun(e) – ne captureront la réalité de leur vie dans les « bonnes » proportions. Même si votre vie est vraiment géniale et que vous ne cherchez pas intentionnellement à mettre en scène un avatar extrêmement positif de vous-même, vous ne serez de toute façon capables de n’en montrer que quelques pourcents en ligne – sauf à ce qu’exposer votre vie quotidienne soit votre métier – et clairement vous n’exposerez que ce qui est saillant/intéressant/cool/populaire.

Pour illustrer ceci, j’écrivais récemment à un ami : « si je racontais sincèrement ma journée d’aujourd’hui, il n’y aurait probablement rien du tout qui aurait sa place sur un réseau social, quel qu’il soit. Et pourtant, j’ai passé une plutôt bonne journée. Une journée très normale. Trop normale peut-être.« 

Ce phénomène de la création d’un avatar (un peu ou beaucoup) idéalisé de soi-même engendre d’autres tendances sociologiques notables : le sentiment d’être « seul(e) mais avec plein de gens« , la publicisation de la vie privée et la montée de l’individualisme, une forme de concurrence (qui vient avec toutes sortes de stress et d’angoisses) entre les individus, etc.

A certains égards, les réseaux sociaux jouent sur un terrain sur lequel beaucoup d’acteurs de l’économie numérique se retrouvent : l’économie de l’attention. Dans un monde dans lequel vous pouvez être connecté(e) en permanence et où la quantité d’informations qui s’offre à vous est littéralement infinie, une quête stratégique de tout acteur qui veut exister dans le monde numérique est celle de votre attention. Reed Hastings, le PDG de Netflix, résumait cela très bien en 2017 lorsqu’il expliquait qu’il était en concurrence avec… le sommeil. Dans un monde où l’attention est le Graal, ce qui sort du lot, est visible et se propage n’est pas nécessairement ce qui est vrai ou intéressant, mais ce qui se « consomme » bien, ce qui est populaire/viral/voyeur/choquant/extraordinaire. (Au passage, si vous êtes parvenu(e)s jusque-là, c’est que vous m’avez déjà offert énormément de votre attention : ne connaissant que trop bien sa valeur, je tiens à vous en remercier, très sincèrement !)

Un autre risque inhérent à la numérisation des relations sociales est celui de désapprendre aux gens à poser des questions à d’autres gens. Par exemple, si j’ai envie de savoir où travaille untel ou unetelle, je pourrai son nom dans la barre de recherche de LinkedIn. En fonction de son employeur, de son poste, de son ancienneté dans ce poste et de sa carrière précédente, je déduirai probablement (vraisemblablement inconsciemment) plein d’informations comme : une estimation de ses revenus, les codes du monde professionnel dans lequel il/elle évolue, son attachement à une entreprise ou cause particulière, son recul sur son employeur et sur sa propre carrière, ses « drivers » professionnels (argent, prestige, impact, stabilité, etc.), etc. C’est tellement « simple » (en tout cas en apparence) : pourquoi lui demander de vive voix ?

Ma propre expérience – qui, je le concède, est très peu représentative – m’a amené à observer que finalement, les gens tendent à se poser peu de vraies questions. Peu creusent pour de vrai. Il est aujourd’hui tout à fait possible de passer des soirées entières avec des gens, d’en savoir (ou de croire en savoir) beaucoup sur eux, et pourtant de ne rien leur demander. C’est inutile : tout est sur Facebook, Instagram et LinkedIn – en permanence. Poser une question peut parfois même être perçu comme socialement « bizarre » : c’est ne pas être au courant d’une information que « tout le monde » peut avoir.

Un corollaire de ce phénomène est celui de la normalisation par les réseaux sociaux de ce qu’il est acceptable ou non d’aborder. Ce qui est en ligne peut implicitement être compris comme ce que quelqu’un accepte de raconter aux gens. L’interroger sur quelque chose qu’il/elle n’a pas spontanément posté en ligne, c’est rentrer dans sa « vraie » vie privée…

Un dernier aspect que je souhaite développer sur ce sujet est celui du risque de la création, par les réseaux sociaux, d’une normalité sociale pas toujours souhaitable :

  • il peut évidemment s’agir de normaliser ce qu’il est souhaitable de penser. Il me semble que ce point est assez intuitif pour que je me passe de le commenter davantage ;
  • il peut également s’agir de normaliser ce qu’il est souhaitable d’accomplir : qui n’a par exemple pas dans ses contacts un(e) ami(e) qui a récemment pris un congé sabbatique pour partir faire un « tour du monde » ? Même si je prends moi-même beaucoup de plaisir à voyager, on est en droit de s’interroger : faire le tour du monde est-il une fin en soi ? faire le tour du monde est-il un accomplissement possible – voire souhaitable – pour tous les êtres humains ?
  • enfin, il peut s’agir de normaliser des façons de se comporter. Par exemple, le nom même d’un réseau « social » ne nous invite-t-il déjà pas, d’une certaine manière, à être « sociables » ? et être « sociable » dans ce cadre, n’est-ce pas avoir des choses impactantes à raconter et à montrer ? Si j’adore passer de longues heures seul dans mon salon à lire des livres, quelle place me sera réservée dans ces endroits ?

Suite et fin au prochain épisode !